lundi 27 janvier 2014

Henry Bauchau - L'enfant bleu





C’est une langue au delà du langage
A propos de « L’enfant bleu », de Henry Bauchau

Note publiée sur le site d'Exigence Littérature : http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=547



Parfois, à la lecture d’un livre, on aimerait pouvoir en partager un extrait, une phrase, qui en donne l’esprit.
Pour d’autres, on a beau lire et relire, il ne se détache aucun passage qui soir en mesure d’en résumer la beauté.
Alors on y vient ; on y revient ; on cherche. Le livre demeure sur la table, ne la quitte plus, tant que l’esprit ne sait par quel bout en parler.

Alors je n’en prendrai pas qu’un bout. Je le prendrai en entier. Et l’enfant bleu aura la figure de toutes celles et tous ceux qui croisent mon quotidien, ombres  éclatées sur le mur d’un système sans foi ni loi.
L’enfant bleu sera le phare d’une manière de vous recevoir qui soit aussi une façon de nous inviter à grandir de concert.
Car il n’est aucune relation qui ne sache être thérapeutique. C’est sans doute en cela que nous sommes humains, ou que nous tendons à l’être, le devenir.

Combien d’Orion chaque jours, à recevoir et comprendre, dans la solitude de nos doutes ?
Combien d’incompréhension entre celles et ceux qui prétendent soigner ou exclure en désespoir de cause et la poignée qui espère encore en un peu d’humanité et tente, parfois au risque de se perdre eux-mêmes, d’épauler vers un mieux vivre dans la différence, sans prétendre en affranchir quiconque ?

Ce que Henry Bauchau nous appelle à voir chez l’enfant bleu, c’est cette transparence où se lit notre âme, lorsque la souffrance est trop grande. L’inconscient n’est pas qu’une abstraction, déconnectée d’une vie errante au gré des aléas de société, de relations.
Derrière chaque mal, c’est la substance d’une vie qui se présente sans fard.
Il est parfois bien délicat de prétendre en décrypter le langage, cette langue qui parle par delà la langue, qui ne dit rien à qui n’admet de prendre son temps, d’œuvrer avec patience et sans rien attendre en guise de résultat.

C’est un livre à lire et relire pour l’humanité qui s’en dégage. Une denrée rare en ces temps de déshumanisation massive.

Xavier Lainé
26 janvier 2014

Bibliographie


- L’enfant bleu, éditions Babel, Actes Sud, 2004

dimanche 26 janvier 2014

Arnost Lustig



Dans le rapport que Friedrich Brenske, officier de la section secrète, rédigea un peu plus tard pour ses supérieurs à Berlin sur le cas de ces hommes (faits prisonniers en Italie après le 9 juillet 1943, munis jusqu’à la fin de passeports américains et si vilainement reniés par leur propre gouvernement, comme si les généraux et autres hauts dignitaires allemands valaient plus encore que leur pesant d’or), il fit état aussi des détails. Il décrivit le voyage pénible mais, de son point de vue, réussi qu’il entreprit avec eux jusqu’à la mer, à Hambourg, et qui fut pour lui l’occasion d’acquérir de nouvelles expériences précieuses (outre une somme rondelette pour la Banque du Reich) ; il mentionna aussi la mutinerie de Katarzyna Horowitz, insistant sur sa beauté et son air d’ingénuité quasi enfantine pour expliquer la mort et la blessure de cadres de la Waffen-SS : notamment de l’officier Horst Schillinger, mais aussi du jeune Sepp Hoyer, familièrement surnommé « le blanc-bec », qui fut atteint d’une balle en tentant de désarmer la prisonnière ; le danger, écrivit-il, aurait pu se solder par des blessures graves pour une bonne douzaine d’hommes, et le susdit Sepp Hoyer resterait vraisemblablement infirme à vie. Son dernier mot fut cependant pour l’argent encaissé. Point final. Signature. Malgré toute sa culture et la richesse de son expérience, il ne vint pas à l’esprit de M. Brenske que ses supérieurs pourraient trouver une lointaine parenté entre sa propre rencontre avec Katarzyna Horowitz et l’aventure d’une autre femme, entrée dans l’histoire pour avoir décapité un chef d’armée, il est vrai, après l’avoir au préalable enivré. Il était donc tout naturel qu’il n’en fît pas mention dans son rapport. Le texte n’en était pas moins d’une lecture captivante.
M. Friedrich Brenske contempla son œuvre, satisfait de la présentation soignée. Pendant ce temps il fit ouvrir la fenêtre à son adjudant ; le chant du rabbin Dayem de Lodz, plaintif mais indéniablement beau, lui parvint de la salle de séchage proche.
« Pour eux c’est normal et, pour nous, insensé. Ou serait-ce l’inverse ? »
Mais il laissa la question sans réponse.
Et le rabbin Dayem de Lodz se mit à caresser les cheveux de Katarzyna Horowitz, comme une fois déjà, puis aussi ses joues. Sans cesser de lui parler :
« Ô ma toute petite, ma tendre, ma courageuse. Loué soit ton nom, avant même le nom de Dieu. Ô ma vaillante, ma combattante. Que ton nom soit cent fois loué. »
Et après il regarda brûler son corps, dépouillé de la chevelure, et il redit tout dans son chant que ni M. Friedrich Brenske ni son adjudant ni aucun des autres ne comprenait. « Cent fois courageuse, cent fois bonne, mille fois juste, belle mille fois. »

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Bibliographie




- La danseuse de Varsovie, éditions Galaade, 2012


lundi 20 janvier 2014

Odette & Michel Neumayer



La question culturelle est une des grandes affaires du présent. Elle se déploie dans plusieurs directions : celle des origines d’une culture, de sa genèse, de son élaboration à travers les siècles ; celle de son affirmation face à d’autres cultures et de sa conscientisation, d’où la référence à l’écriture comme une possible solution pour lui donner forme pérenne ; celle du relais bien aléatoire entre les générations.

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La prétention à l’universalité d’une posture culturelle qui met la raison graphique au centre n’est-elle pas souvent abusive et négatrice de ce qu’est l’autre, de ce qui est autre ?

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Bibliographie




- 15 ateliers pour une culture de paix, éditions Chronique sociale, 2010

dimanche 19 janvier 2014

José Manuel Fajardo



Ville de la Navidad
Vendredi, quatrième jour du mois de janvier,
De la mille quatre cent quatre-vingt-treizième année
De la naissance de Jésus-Christ Notre Seigneur

Les bateaux sont partis hier. La nef de l’amiral a été la dernière à quitter la plage, au point du jour, et les deux caravelles ont hissé les voiles et se sont éloignées dans le temps de retourner trois fois l’ampoulette. Je crois les voir encore, ancrées dans la baie à moins d’une brasse du tas de bois que nous récupérons sur l’épave de la Santa Maria et que nous transportons depuis des jours de la Santa Maria jusqu’à l’éminence où nous sommes entrain de construire la palissade d’un fortin. Je crois les voir, mais je sais que c’est une illusion, un prolongement du rêve qui cette nuit m’a permis de dormir au milieu des bruits nocturnes de cette terre perdue aux confins du monde. Je rêvais que le tailleur, le gros Juan de Medina, grimpait lestement au grand mât et découpait un grand pan de voile. Je riais de la voir là-haut, brandissant le drap de sa main libre. Le drap était en réalité une ample et rude capote, et le tailleur s’approchait de ma couchette où je tremblais de fièvre pour m’en recouvrir la tête. Alors j’entendais le clapotement de l’eau contre la coque de La Nina et je savais que les nefs étaient toujours ancrées face au campement. Mais lorsque je me suis réveillé ce matin, il n’y avait aucune trace de voile à l’horizon. Nous sommes trente-neuf hommes que le destin, l’ambition et la volonté de Dieu ont décidé d’échouer sur cette plage où ils édifient une défense précaire en utilisant les épaves d’un bateau naufragé. Nous avons des vivres en abondance, du biscuit pour un an et du vin à volonté. Nous disposons d’un arsenal fourni et même du canot de la nef enlisée, qui a été sauvé du naufrage et peut encore nous rendre de bons services. Mais, mon cher frère, tout cela ne saurait dissiper la solitude qui nous entoure et semble isoler chacun de son prochain. Nous échangeons peu de mots et beaucoup de regard : mauvaise farine, car si l’excès de paroles a coutume de lâcher la bride aux idées sottes et aux malentendus, le silence nourrit les rancoeurs et les pensées noires, ce qui est pire. Devant nos yeux s’étale le spectacle le plus fantastique que tu puisses imaginer. Pour notre entendement, tout est nouveau et si beau que c’est merveille de voir les couleurs des oiseaux et des fleurs, de respirer les fragrances de la végétation et de contempler des créatures encore sans nom, aux formes si étranges que l’on pourrait bien les prendre pour des monstres si elles n’étaient petites et le plus souvent farouches. Tout est fascinant, insolite et pourtant étranger, car nous ne savons rien sur maintes choses que nous n’osons toujours pas toucher. Mais tant de promesses insatisfaites finissent par épuiser l’âme. Fort heureusement, nous travaillons beaucoup et la noble sueur épuise autant les forces que les désirs, c’est pourquoi la nuit nous voit arriver épuisés et étourdis, silencieux et confondus, quoique encore sains de corps et d’esprit. Je profite donc de ce moment, à la chaleur du brasier, pour t’écrire ces lignes en tant que premier défricheur des Indes. Un bien grand titre pour un simple Biscayen, me diras-tu, mais c’est pourtant vrai, mon cher frère, même si je persiste dans l’impression de vivre en pleine fable…

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Bibliographie




- Lettre du bout du monde, éditions Métailié, 2012




samedi 18 janvier 2014

Hélène Grimaud



En vérité, en consacrant ma vie à la musique, je me suis porté secours à moi-même, je me suis rendue à mon propre cœur. Sans cette incarnation, la musique n’a aucun sens : ce n’est pas le musicien qui compte, ni d’ailleurs le compositeur. C’est cette disposition à l’entendre avec tous ses sens, et à la faire entendre avec sa chair. C’est dans cet échange, et dans cet échange seulement, que la musique existe. Sinon, elle n’est que brouhaha, une masse de sons de plus, certes plus harmonieuse, mais anecdotique. La musique est cet échange ; le musicien, celui qui l’initie. Et cet échange ne peut être fructueux que s’il nous accorde au monde.
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Il s’agit, en fait, d’être capable de cette extrême attention qui conduit à l’occupation physique et totale du territoire de l’instant. Cela peut sembler obscur, et pourtant, une fois qu’on a saisi cette idée en la vivant au moins une fois dans sa vie, elle devient lumineuse. Vivre l’instant et dans l’instant, ce n’est pas se laisser aller au flot du temps, ni s’abandonner tel un petit bouchon au cours de la journée, sans permettre aux regrets – la concrétion des instants passés - , ou à l’inquiétude – la perspective des difficultés à venir-, de polluer ce moment précis. Vivre l’instant, c’est apprendre à rester conscient de tout ce qui nous entoure et d’en nourrir notre âme.
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On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude.
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Ce qu’on appelle progrès, désormais, n’est autre qu’un fatalisme pernicieux, l’abandon des forces de son propre destin à des entités inconnues, avides non pas de progrès au sens propre, mais d’argent et de pouvoir. Le développement scientifique, nous ne pouvons peut-être pas l’empêcher, mais nous pouvons le contrôler sur le critère du bénéfice à la fois pour l’homme et pour la nature. Nous devons inviter l’avenir à tenir sa place dans le cours des décisions, et non plus l’occulter, le nier, comme c’est le cas aujourd’hui, remettant à de futures découvertes – aux quelles personne ne se consacre – la solution des catastrophes en cours.
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 Les hautes heures de l’humanité, dans les civilisations les plus raffinées qu’elle a su élaborer, sont celles où, dans un pas de deux, indissociablement liées, l’expression artistique a accompagné la science.
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La musique, pour se déployer, a besoin d’un être vivant qui l’incarne. « Vivant » veut dire relié au monde, participant à son élaboration, à la construction de l’univers tout entier.
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Quels que soient les temps, les lieux, les cultures, la grande difficulté pour chacun restera toujours l’effort à accomplir pour se mettre à la place de l’autre, pour admettre que ses raisons ne répondent pas toujours à notre mode de pensée, qu’il n’agit pas systématiquement dans le même sens, ni pour sacrifier aux mêmes intérêts.
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Notre culture s’est isolée du monde, et dans le blanc qui nous sépare de lui, dans ce no animal’s land, il y a désormais tout l’espace de la destruction.

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Bibliographie





- Retour à Salem, éditions Albin Michel, 2013