dimanche 19 janvier 2014

José Manuel Fajardo



Ville de la Navidad
Vendredi, quatrième jour du mois de janvier,
De la mille quatre cent quatre-vingt-treizième année
De la naissance de Jésus-Christ Notre Seigneur

Les bateaux sont partis hier. La nef de l’amiral a été la dernière à quitter la plage, au point du jour, et les deux caravelles ont hissé les voiles et se sont éloignées dans le temps de retourner trois fois l’ampoulette. Je crois les voir encore, ancrées dans la baie à moins d’une brasse du tas de bois que nous récupérons sur l’épave de la Santa Maria et que nous transportons depuis des jours de la Santa Maria jusqu’à l’éminence où nous sommes entrain de construire la palissade d’un fortin. Je crois les voir, mais je sais que c’est une illusion, un prolongement du rêve qui cette nuit m’a permis de dormir au milieu des bruits nocturnes de cette terre perdue aux confins du monde. Je rêvais que le tailleur, le gros Juan de Medina, grimpait lestement au grand mât et découpait un grand pan de voile. Je riais de la voir là-haut, brandissant le drap de sa main libre. Le drap était en réalité une ample et rude capote, et le tailleur s’approchait de ma couchette où je tremblais de fièvre pour m’en recouvrir la tête. Alors j’entendais le clapotement de l’eau contre la coque de La Nina et je savais que les nefs étaient toujours ancrées face au campement. Mais lorsque je me suis réveillé ce matin, il n’y avait aucune trace de voile à l’horizon. Nous sommes trente-neuf hommes que le destin, l’ambition et la volonté de Dieu ont décidé d’échouer sur cette plage où ils édifient une défense précaire en utilisant les épaves d’un bateau naufragé. Nous avons des vivres en abondance, du biscuit pour un an et du vin à volonté. Nous disposons d’un arsenal fourni et même du canot de la nef enlisée, qui a été sauvé du naufrage et peut encore nous rendre de bons services. Mais, mon cher frère, tout cela ne saurait dissiper la solitude qui nous entoure et semble isoler chacun de son prochain. Nous échangeons peu de mots et beaucoup de regard : mauvaise farine, car si l’excès de paroles a coutume de lâcher la bride aux idées sottes et aux malentendus, le silence nourrit les rancoeurs et les pensées noires, ce qui est pire. Devant nos yeux s’étale le spectacle le plus fantastique que tu puisses imaginer. Pour notre entendement, tout est nouveau et si beau que c’est merveille de voir les couleurs des oiseaux et des fleurs, de respirer les fragrances de la végétation et de contempler des créatures encore sans nom, aux formes si étranges que l’on pourrait bien les prendre pour des monstres si elles n’étaient petites et le plus souvent farouches. Tout est fascinant, insolite et pourtant étranger, car nous ne savons rien sur maintes choses que nous n’osons toujours pas toucher. Mais tant de promesses insatisfaites finissent par épuiser l’âme. Fort heureusement, nous travaillons beaucoup et la noble sueur épuise autant les forces que les désirs, c’est pourquoi la nuit nous voit arriver épuisés et étourdis, silencieux et confondus, quoique encore sains de corps et d’esprit. Je profite donc de ce moment, à la chaleur du brasier, pour t’écrire ces lignes en tant que premier défricheur des Indes. Un bien grand titre pour un simple Biscayen, me diras-tu, mais c’est pourtant vrai, mon cher frère, même si je persiste dans l’impression de vivre en pleine fable…

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Bibliographie




- Lettre du bout du monde, éditions Métailié, 2012




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