samedi 11 janvier 2014

Siri Hustvedt


Le désir peut être contagieux. De fait, c’est lui qui fait tourner les moulins du capitalisme.
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Le fait de vivre uniquement sur un mode réflexif crée toutefois un terrible mécanisme de désir insatiable, enclenche la poursuite sans fin de l’objet qui comblera le vide et nourrira une image de soi en manque d’aliment.
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Ce n’est pas un secret, une fois acquis, les objets du désir perdent souvent leur attrait.
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Le révolutionnaire mange et dort la révolution, ce temps glorieux d’un lessivage qui verra le triomphe d’un ordre nouveau, pour, dès l’avènement de celui-ci, se découvrir en train d’errer parmi des cadavres et des ruines. Seul l’être humain se laisse détruire par des idées.
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Les circuits de nos cerveaux dont dépendent la signification, la parole, la perception consciente et volontaire sont infimes comparés aux vastes processus inconscients des tréfonds.
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Notre culture n’encourage personne à accepter l’adversité.
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Tous les états humains, y compris la colère, la peur, la tristesse et la joie, relèvent du corps.
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Nous ne pouvons trouver le dehors qu’à travers le dedans.
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Nos esprits pensants et ressentants ne sont pas seulement le produit de nos gènes mais aussi celui de notre langage et de notre culture.
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Nous ne nous bornons pas à digérer le monde ; nous le fabriquons.
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La création artistique est une forme de jeu.
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Faute de nous voir réellement nous-mêmes, nous nous baladons avec une idée de ce que nous sommes. Nous avons une image corporelle ou une identité corporelle. C’est la notion consciente de ce dont nous avons l’air.
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Les mouvements de populations créent de nouveaux mondes, de nouvelles idées et inspirent des arts nouveaux.
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Les grands livres sont ceux qui sont nécessaires, qui changent la vie, ceux qui ouvrent le crâne et le cœur du lecteur.
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Le nom du père est le cachet de la généalogie, de la légitimité et de la cohérence.
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Il est normal que les enfants idéalisent leur père. Il est normal aussi que les enfants grandissent et reconnaissent l’humanité de ce même père, y compris ses faiblesses et ses aveuglements.
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La transition de l’idéal au réel n’est pas toujours tellement aisée, ni pour les enfants, ni pour le père.
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Identités, identifications, désirs, ne se peuvent démêler les uns des autres. C’est grâce à autrui que nous devenons nous-mêmes, et le moi est chose poreuse, pas un contenant scellé. S’il commence sous forme de carte génétique, c’en est une qui s’exprime au fil du temps et seulement en relation avec le monde.
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Nous ne sommes pas les auteurs de nous-mêmes, ce qui ne veut pas dire que nous n’avons ni capacité d’action possible ni responsabilité, mais plutôt que le devenir ne peut s’émanciper du lien.
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L’amour maternel est le commencement de tout le monde et sa puissance est irrésistible.
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La mère suffisamment bonne n’est pas la mère parfaite. La mère suffisamment bonne est un sujet dont les intérêts, pensées, besoins et désirs existent au-delà de son enfant.
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L’inégalité engendre des silences nécessaires. Ce n’est pas vraiment de l’amitié que les jeunes enfants attendent de leur père, mais une figure héroïque à laquelle se référer.
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La lecture est une activité intérieure.
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La lecture a tellement diminué dans notre culture que toute lecture est aujourd’hui considérée comme « bonne ». On encourage les enfants à la lecture en général, comme si tous les livres étaient égaux, mais un cerveau gorgé de truismes et de clichés, d’histoires formatées et de réponses simplistes à des questions mal posées n’est pas vraiment ce qui devrait faire l’objet de nos aspirations.
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Le langage n’appartient à personne. Il est dedans et dehors ; il appartient aux hommes et aux femmes.
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Nous ne sommes pas des créatures statiques. Nous prenons de l’âge et nous changeons.
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Il s’avère que le cerveau est très actif lorsque nous ne faisons rien que flâner en nous-mêmes.
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Notre monde est un monde de fragmentation intellectuelle, au sein duquel les échanges entre domaines et même à l’intérieur de ceux-ci sont devenus de plus en plus difficiles.
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La vision optimiste des choses consiste à penser que du chaos surgissent, à défaut de réponses, des questions intéressantes.
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Ni anges ni cerveaux en bocaux, nous sommes les habitants actifs et incarnés d’un monde que nous intériorisons de façons que nous ne comprenons pas tout à fait.
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Nul ne prétendrait qu’un individu est le diagnostic le concernant, et pourtant nul ne prétendrait que les caractéristiques définissant une maladie ne font pas partie de l’individu.
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Personne ne peut tout savoir. Même dans le monde disparu où les penseurs partageaient une même conception de l’homme instruit (c’était un homme, j’ai le regret de le dire), on ne savait pas tout. Même alors, il y avait trop de livres, trop de domaines, trop d’idées pour qu’il fût possible de se tenir au courant.
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Renoncer à la vision d’ensemble est une vertu intellectuelle, avec ce que cela suppose de regrets, de confusion, de réorientation et de réflexions nouvelles.
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Le doute est le moteur de la pensée.
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Tout discours qui diabolise autrui, proche ou lointain, est une trahison de l’idée de liberté. Dans une société libre, les libertés politiques appartiennent à tout le monde et, si on les restreint, sont perdues pour tout le monde. Dans une société libre, nul ne détient la vérité.
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Le moi narratif est le moi dans le temps. Nous sommes immergés dans le temps, pas nécessairement le temps des horloges, même si nous nous y référons, nous autres adultes, et certainement pas le temps de la physique. Nous vivons dans un temps subjectif, le temps séquentiel de notre conscience, et ce qui arrive d’abord devient le gabarit de ce que nous nous attendons à voir arriver plus tard. Du fait de la répétition, les perceptions passées en créent de futures.
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Nous sommes sans cesse en train de retenir comme de projeter, et le présent comporte toujours en soi l’épaisseur de l’avant et de l’après.
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Nous sommes les créatures d’un temps subjectif, fondé dans les dialogues non verbaux du premier âge, lesquels continuent à se développer dans le langage et sa conséquence naturelle, le récit.
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Nous ne sommes ni des machines ni des ordinateurs mais des créatures incarnées guidées par un vaste inconscient et un ressenti émotionnel.
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Les forces affectives muettes trouvent dans les ornements de la culture une réalisation symbolique.
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La prise de conscience de l’autre par le tout-petit se fait sans conscience de soi réflexive ; c’est une relation subliminale, incarnée.
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La recherche en génétique, en particulier le décodage du génome dont certains scientifiques ont espéré qu’il ferait office de cartographie définitive de tous les caractères humains, s’est révélée décevante et s’est effacée face à l’épigenèse. Il n’y a guère d’indices d’effets simples et conséquents de mutations dans des gènes spécifiques. L’histoire humaine est bien plus complexe. Ce qui paraît évident, c’est que des styles d’émotion ou des schémas de réaction, les formes répétitives de nos relations à autrui et leurs significations primales, sont créés avec nous et commencent probablement avant même la naissance. La plasticité du cerveau suppose le dynamisme, mais aussi les répétitions neurales.
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Nous pouvons percevoir intuitivement les actions des autres grâce à des mécanismes biologiques, mais ces perceptions sont déterminées aussi par des expériences passées. Et c’est ainsi qu’illusions et fantasmes accèdent à l’aire de jeu.
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Les mots sont les émissaires suprêmes, parce qu’ils vont de l’intérieur du corps vers l’extérieur, et qu’ils sont partagés et non point possédés à titre privé.
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Fondamentalement, nous sommes plus libres dans l’espace onirique que nous le sommes lorsque nous naviguons dans le monde en tant qu’êtres humains pleinement conscients. Les restrictions de la logique « éveillée » ne s’appliquent pas lorsque nous dormons.
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L’émotion joue un rôle essentiel dans la mémoire. L’indifférence est le chemin le plus court vers l’amnésie et, en définitive, les seules œuvres d’art qui comptent sont celles dont nous nous souvenons et celles dont nous nous souvenons ce sont, semble-t-il, celles qui nous ont émus.
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Il existe un sous-sol à la pensée, un lieu d’incubation auquel nous n’avons guère accès.
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Nous naissons au sein de significations et d’idées qui façonnent la manière dont nos esprits incarnés affrontent le monde.
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Nous ne sommes pas des ordinateurs, et nous ne sommes pas que des cerveaux. Nous avons des corps qui se déplacent dans l’espace, nous avons des émotions et un vaste inconscient, et nos perceptions des gens et des choses sont actives et créatives. Il est devenu de plus en plus manifeste qu’une grande partie des schémas dynamiques de connectivité neurale dans notre cerveau n’est pas génétiquement prédéterminée. Ils ne sont pas statiques mais sont influencés par notre comportement et nos expériences sensitivomotrices et cognitives. Apprendre modifie le cerveau, et la plasticité de celui-ci dure toute notre vie.

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Bibliographie



 - Vivre, Penser, Regarder, éditions Actes Sud, 2013

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