vendredi 18 mai 2012

Les jours heureux


De l’ombre à la lumière

A propos de « Les jours heureux », réédité aux éditions La Découverte, par l’association des citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui.

Il est plus que jamais essentiel de revenir aux fondamentaux, et qui de mieux, que ceux qui posèrent les jalons de notre vie commune dans une République renouvelée, au péril de leur vie, pour nous rafraîchir la mémoire ?

C’est une fière idée que l’Association des résistants d’hier et d’aujourd’hui a eu que de rééditer le programme du Conseil National de la Résistance, suivi de la démonstration de la lutte implacable menée, plus ou moins en sous-main, par les revanchards, ceux qui n’ont jamais admis les libertés chèrement conquise et qui, à leurs yeux, menaçaient leurs profits.

Car  c’est une lutte sans merci que menèrent depuis soixante-dix ans, les collabos d’hier, et leurs dignes descendants. Ils se sont parfois affublés des oripeaux d’une gauche qui n’avait de gauche que le discours, quand dans les actes, elle sabordait ou contribuait à le faire, ce socle écrit dans la clandestinité, par une poignée de visionnaires.

Visionnaires, ils l’étaient, et les conditions de la libération ont permis que voit le jour une partie de leur vision : sécurité sociale, retraite, nationalisation des grands moyens de production, garanties d’une presse libre, dégagée des pouvoirs financiers, la liste est longue de ces bases qui ont favorisé, alors que le pays était exsangue, ce que certains depuis, dans les livres d’histoire, ont appelé les trente glorieuses : trente années qui installèrent le peuple de ce pays dans l’illusion d’un mieux vivre et d’un confort définitif.

Dans les souterrains du pouvoir, pourtant, ils étaient nombreux à œuvrer à la sape. Et le peuple, qui n’avait pas bien compris que sa juste place aurait dû être aux côtés de cette résistance qui leur apportait un avenir plus serein que jamais, passé un peu vite, dans sa majorité, d’un silence complice des collaborations, à la louange des insoumis d’hier, n’a jamais vraiment pensé à défendre pied à pied ce qui était les fondations de sa résurrection.

Bien sûr, il s’en est trouvé pour protester, défendre les « acquis », mais si peu pour se saisir du texte fondateur pour en exiger l’application pleine et entière, voire même la mise à jour, pour tenir compte de l’évolution de l’histoire.

D’acquis perdu, en sabordages programmés, peu à peu le bel édifice est devenu un château de sable, que les vagues néolibérales, soutenues de droite comme de gauche, ne cessent d’effriter.

Il est donc temps de nous réapproprier l’essentiel, de revenir à la source et de boire l’eau fraîche que nul ne pense à nous délivrer.

Il est temps de nous saisir de ces textes fondamentaux et de réclamer notre dû que les collaborateurs du XXème siècle finissant et de cette première décennie du XXIème veulent jeter aux oubliettes de l’histoire. Car la fortune de 2010 est nettement plus imposante que celle de 1945. Ce qui fut alors possible, rien n’exclut de le réanimer.  A la seule différence près que ces idées généreuses, pour ne pas être à nouveau souillées, se doivent de devenir le bien commun.

C’est au nom de ce patrimoine commun qu’il deviendra possible de donner un nouveau souffle à la dynamique des résistants d’hier. Il est l’heure de passer aux conquérants d’un nouveau monde possible, à condition de ne plus nous laisser submerger par les vagues médiatiques défaitistes et fatalistes. Le monde à venir, nourri des rêves du passé, sera alors plus beau. Tout dépend de nous.

Xavier Lainé

Manosque, 12 décembre 2010
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Note publiée sur le site Littérature.net :

jeudi 17 mai 2012

Michèle Grangaud, Souvenir de ma vie collective



Tant qu'à rallumer les lumières, autant les raviver toutes. Voici une note de lecture, déjà ancienne, mais qui garde toute sa validité :

Les bras tombés ou le triomphe de Morphée

A propos de Michèle Grangaud, Souvenirs de ma vie collective, éditions POL 

Livre poème qui n’est au fond qu’un jeu

Je qui cherche entre les lignes la partition introuvable

Sable sur lequel s’étendre et s’endormir à la lecture

Murmure qui va grandissant au point de devenir une cacophonie

Phonie qui munie d’un a laisse coi

Quoi de la poésie quand la phrase ne trouve pas son sens

Sens unique d’un temps qui nous impose de faire comme

Comme si de rien n’était même si je n’ai rien compris

Pris ou qui croyait prendre car cinq ans plus tard l’oubli

Troublé j’insiste et ne m’arrête qu’à la page 169 la tête vide

Vide intersidéral qui ne laisse aucune trace sur nos neurones

Rhône qui coule à Lyon mais aussi « enserre la Camargue entre ses deux bras »

Deux bras qui tombent devant l’évidence de l’espace cosmologique entre certaines cellules du système cérébral

Serré contre la banquette d’un TGV la hâte me prend d’en finir

Finir nécessite de faire le deuil du temps passé

Passé minuit est-il encore raisonnable de se maintenir en éveil

Veille de celui qui dans sa soif de d découvrir et d’apprendre ne peut laisser un livre en jachère

Cher l’ouvrage qui me laisse sur ma faim de connaissance

Naissance d’une certitude jusqu’ici évoquée sans la clamer

Amer le poème se retourne et pleure sur sa seule chance d’exister qui vient de disparaître

Paraître est le seul mot qui reste dans le dictionnaire contemporain une fois évacués les mots inutiles

Inutile d’en dire d’avantage quand enfin les bras de Morphée se tendent. 

Xavier Lainé
Manosque, 7 avril 2006

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Note de lecture publiée précédemment sur le site Littérature.net : http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?article272

mercredi 16 mai 2012

Manifeste d'économistes atterrés



Vers une poétique humaniste de l’économie ?

A propos du « Manifeste d’économistes atterrés », publié aux éditions Les liens qui libèrent, en novembre 2010, et de « Les vraies lois de l’économie » de Jacques Généreux, aux éditions du Seuil/France culture, en novembre 2001.

En novembre 2001, l’économiste Jacques Généreux (ça ne s’invente pas), publiait un livre intitulé « Les Vraies lois de l’économie ».

En onze lois, un préambule et un épilogue, il démontait pièce par pièce les affabulations que les économistes médiatiques bien vus à la cour assènent au bon peuple comme des évidences, enfonçant le clou de la fatalité et de l’impuissance à agir contre des phénomènes prétendument naturels, dont les règles s’imposeraient à des humains voués à subir un statu quo social et économique.

Le livre n’eut sans doute pas l’audience qu’il aurait dû avoir. Rien n’a changé sinon en pire au bon royaume du conformisme politiquement correct.

Jacques Généreux a quitté un Parti Socialiste désormais  converti aux règles intangibles du libéralisme dans un monde mondialisé, c'est-à-dire livré à la jungle des marchés

De ces règles immuables, on a vu le visage dans la crise qui a secoué le monde clôt des banques internationales, en 2008. La conversion d’une partie de la gauche a placé à l’Elysée l’avatar le plus pur de cette jungle défendue par l’OMC, l’OCDE, et le FMI réunis.

Les médias n’ont eu de cesse de nous expliquer qu’il n’y avait pas d’autre solution que de satisfaire aux lois d’un marché sans état d’âme. Le discours politique s’est peu à peu édulcoré pour ne jamais aborder les sujets qui fâchent : plus un mot de l’avenir des chômeurs et autres exclus, rien qui puisse laisser entrevoir la moindre largesse sur le pouvoir d’achat des ménages.

Pire, à grands discours ronflants, on vient nous dire qu’il faut moraliser le capitalisme, le repeindre en vert, tandis que, dans les faits, on subtilise des crédits publics au profit des banques qui ont triché, et perdu. On vient infliger aux plus démunis et aux catégories moyennes toujours plus de sacrifice pour préserver les dividendes et boni d’une minorité de privilégiés du CAC 40.

C’est comme si le livre de Jacques Généreux n’avait jamais existé. Sans doute était-il trop seul.

Or, voilà qu’il est rejoint, en cette fin 2010, par 630 de ses confrères, atterrés de voir toujours les mêmes mensonges affirmés à longueur d’antennes, dans un petit livre judicieusement nommé « Manifeste d’économistes atterrés ».

En gros, ceux-là reprennent les thèses proposées par Jacques Généreux en 2001 en les actualisant, et en les ponctuant de mesures à livrer au débat.

De un à six cent trente, voilà qui devrait faire réfléchir, s’ils en ont encore la capacité nos médias aux ordres d’un pouvoir qui fait la démonstration quotidienne de son cynisme.

Deux ouvrages qui viennent éclairer le béotien nul en économie que je suis, et qui devraient déciller le citoyen lambda, avant que les échéances électorales ne viennent répandre encore leur lot de mensonges éculés et de fausses vérités.

Il est rare, sans doute, qu’un poète prenne la plume pour défendre des ouvrages d’économie. Mais, dès lors que des économistes réfléchissent en termes accessibles, placent l’humain au centre de leurs réflexions et regardent l’économie non comme un phénomène naturel, mais comme une émergence des sociétés humaines, voilà qui nous donne quelques points communs favorables au débat.

Xavier Lainé

Manosque, 23 décembre 2010

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Article publié précédemment ici :  http://www.divergences.net/spip/spip.php?article276

mardi 15 mai 2012

Michèle Desbordes, La robe bleue


Lorsque Camille rencontre son frère, célèbre diplomate et écrivain, elle rêve encore de sortir de l'hôpital où elle fut enfermée. Alors, elle enfile sa plus belle robe, sa robe bleue et elle attend...

Les passionnés de l'art de Camille Claudel liront et reliront avec délice cet ouvrage dont la note de lecture est publiée ici:


La cinquième rencontre
À propos de Michèle Desbordes, La robe bleue, éditions Verdier.
Note publiée sur le site www.e-littérature.net le 16 juin 2004. 

Je rencontrai Camille Claudel. Ce fut pour la première fois et comme un choc violent avec l’emprise de la création. Ce fut au détour d’un film sous les traits d’une Adjani plus vraie que nature.  

Je rencontrai Camille Claudel, mais ce fut bien avant le film, car sans le savoir j’allai, les jours de beau temps, lire dans les jardins de la maison Rodin. Il y avait chez cet homme une puissance à couper le souffle. Mais sans doute celle-ci ne trouva-t-elle son essor qu’à la naissance d’une rencontre, et de l’amour violent, fusionnel qu’engendra son élève. 

Je rencontrai Camille Claudel entre les lignes d’Anne Delbée. J’entrai de plein pied dans l’aventure artistique d’une vie. Je ne pouvais détacher mon regard de ce foisonnement qui m’emportait loin de moi-même, dans une existence où le rêve empiète sur la réalité, où l’amour se fait volcan d’où jaillissent des formes toutes plus pures, toutes plus imposantes. 

Je rencontrai Camille Claudel. Promenant mes pas sous la galerie lumineuse du Musée d’Orsay. Il faisait beau ce jour là, le soleil m’accompagnait. Sous la verrière je m’arrêtais: un rayon ardent venait frapper de plein fouet une toute petite sculpture presque transparente. Je m’asseyais un long moment à observer ces femmes causant dans cette tendre lumière. Je regardais plus tard le nom de l'œuvre qui me captivait ainsi: “Les causeuses” de Camille Claudel.

Je ne me souviens plus très bien si cet épisode précède le film ou lui succède. Je ne me souviens plus que de l’étonnante présence de ces petits personnages.

Plus tard, bien plus tard, le regard rivé sur mon écran informatique, je reprendrai ma course dans ce musée de rêve à la recherche de ces causeuses, sans les retrouver. Je ne les ai jamais revues. Elles hantent pourtant mon souvenir.  

2004, un livre me parvient. Il paraît qu’il fait partie des ouvrages sélectionnés pour le livre inter. Un livre de concours en quelque sorte, un livre de concours de circonstance. On me le prête et je lis. Je lis des phrases proustiennes dans leur construction: des phrases à n’en plus finir et dont il faut se dégager avant de perdre le souffle. Je lis...

Je lis et je me laisse prendre par la chaise et par l’image de Camille, de ma flamboyante Camille attendant en vain le retour du frère, et qui se souvient de sa grandeur et de sa déchéance. Difficile d’être femme et sculpteur quand le siècle n’a pas encore tourné. Mais serait-ce plus facile aujourd’hui que toute œuvre de l’esprit se doit de plier sous le joug des marchands? 

Je lis et finalement passe du scepticisme et du doute à la tendre rêverie. Michèle Desbordes a su me prendre par le regard et m’entraîner dans son dédale impressionniste. Car il ne reste au bout du compte qu’une impression: celle de ce formidable gâchis d’un vie passée à l’ombre de la grandeur de Paul. Impression de gâchis et profonde respiration poétique qui nous entraîne, de la chaise aux souvenirs, de la passion à l’obscurité de l’enfermement. Une prose peut ainsi côtoyer sans dommage le discours poétique, le roman y gagne en sensibilité. L’impression d’ensemble naît de cette rencontre entre le romanesque et la poésie. C’est l’âme de Camille qui nous guide au long de ces pages. C’est heureux.

Car il ne restera aucune trace d’elle, sinon ses œuvres éparpillées de son vivant, murées dans le silence pesant des conventions. De Camille il ne restera pas même la trace d’un squelette, la fosse où elle reposait ayant été vendue.

Rien sinon ce rêve de l’absolu créatif, d’un vie perdue dans la flamme de l’amour et de l’art. Une vie brûlée sans modération à l’ombre des grands hommes: de Rodin et de Paul, on parle, de Camille, on murmure. Rien ne pourra jamais réparer l’outrage à l’art sublime de la grande dame qu’elle fut. 

Je retourne au musée d’Orsay, j’y cherche la trace de mes rêves; je cherche en vain le film; je plonge chez Anne Delbée pour mieux me souvenir: où donc a été se promener Michèle Desbordes? On flaire ici et là mon ouvrage de référence, on sent que le film n’est pas loin, que des correspondances ont été amoureusement épluchées, mais rien n’est dit des sources. Dommage: il n’y a pas de honte à se documenter pour faire œuvre littéraire. Il n’y a pas de honte à cette modestie. 

Je retourne en mes rêves, je remercie le Musée Rodin pour mes errances étudiantes, Isabelle Adjani pour sa poignante interprétation, Anne Delbée d’avoir alimenté ma rêverie, le musée d'Orsay pour le rayon de soleil sur les causeuses. Je remercie enfin Michèle Desbordes d’avoir rouvert la porte des songes. Un instant, c’est Camille elle-même suivie de Paul qui pénétrèrent dans mon antre littéraire. 

Xavier Lainé
La Burlière
Ferrages de Guilhempierre
Manosque
31 mai - 5 juin 2004

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lundi 14 mai 2012

Peter Brook, L'espace vide


Encore une note de lecture, un peu ancienne, mais qui garde toute son actualité:

L’acte fondateur du théâtre

À propos de Peter Brook, L’espace vide, Ecrits sur le théâtre, éditions Points Seuil Essais

Texte publié en février 2004 sur le site www.e-littérature.net 

“Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé”.

Prendre un espace vide comme il en existe peu, le nommer. Ainsi commence l’acte théâtral. Ne serait-ce pas nommer aussi l’espace du quotidien, celui dans lequel chacun joue piètrement son rôle? Non il s’agit bien de cet espace précis qu’on affublera du nom de “scène”. Il s’agira aussi de quelqu’un qui entre dans cet espace tandis qu’un autre l’observe. Il y aura la volonté d’entrer dans l’espace pour l’un et celle de l’observer pour l'autre. L’acte théâtral se fonde donc dans son intentionnalité: j’entre en scène même pour ne rien vous dire, et vous êtes venu me voir entrer en scène. Intentionnalité qui nous met dès lors hors du jeu quotidien dont pourtant je vais m’inspirer pour bâtir mon entrée en scène. 

Parler ainsi de l’acte fondateur du théâtre, c’est revenir à son essence perdue. Rien à voir avec le musée de cire d’un théâtre empesé. Le théâtre aujourd’hui ne fait plus peur, il a perdu de cette essence qui lui faisait sentir le soufre. Il l’a perdue parce que l’intention n’est plus d’entrer silencieusement en scène pour y condenser les images du quotidien, les sublimer en quelque sorte, mais pour y donner à voir ce que l’auteur, resté hors jeu, aurait à nous dire. Nous avons donc glissé progressivement d’un théâtre corporellement engagé à celui de la mise en scène. Nous avons glissé d’un théâtre d’acteur, à celui du metteur en scène qui bien souvent n’apparaît plus sur la scène. Il en est peut-être ainsi du fait même de la parcellisation des tâches. Au théâtre comme dans les entreprises, chacun doit rester à sa place, l’acteur s’effaçant devant son metteur en scène, le théâtre s’effaçant devant son auteur.

“Le théâtre a souvent été traité de prostituée parce que son art était impur. Aujourd’hui, cette affirmation est vraie d’un autre point de vue: cette “putain” se fait payer, mais ne vous en donne pas pour votre argent.” Glissement, glissement de la putain. De celle qui dérange les bonnes âmes à celle qui ne dérange plus du moment qu’elle est économiquement rentable. Perte de substance, le théâtre a perdu de son fard, et perdant son maquillage il a perdu de sa force à travestir, et dénoncer les travers du monde. 

Vidé de sa substance contestataire, privé de demeurer la putain qui veille, le théâtre, récupéré par la société qu’il contestait hier, subventionné par elle sur des bases, louables à l’origine, perverties à l’arrivée, le théâtre donc n'intéresse plus que la poignée de nostalgiques qui y trouvent l’assurance que rien ne changera.

“Quiconque se penche sur les grands succès du théâtre actuel découvre un phénomène très curieux. On pourrait s’attendre à ce que la pièce qui a le plus de succès soit aussi la plus brillante, mais il n’en est rien. Dans chaque capitale, il y a chaque année une pièce qui n’a de succès que parcequ’elle est ennuyeuse. C’est sans doute qu’on associe la culture à un certain sens du devoir, aux costumes historiques, et aux longues tirades... Il s’ensuit qu’une bonne dose d’ennui sert de garantie au spectacle.”

La culture de l’ennui, voilà la nécessité pour en détourner une majorité. Dès lors que tout ce qui est un tant soit peu culturel devient ennuyeux, on peut être certain que la jeunesse en particulier s’en détournera. Gagné pour ses fossoyeurs, gagné pour la pérennité d’un système qui fait le pari de l’esclavage sur la liberté. Tandis qu’une minorité huppée de gens riches se vautrent dans l’ennui, la majorité se drogue devant des écrans bleutés vides de substance culturelle. Et nous voici de nouveau  devant la reproduction de l’élite avec exclusion forcée  de la majorité. 

Car le théâtre  pour vivre se doit de demeurer dans l’éphémère, quelque chose doit se produire qui interpelle le spectateur et le transforme en témoin, témoin à charge ou à décharge. Quelque chose qui ne peut le laisser indifférent, qui le rends responsable de ses actes, responsable de sa passivité, responsable du monde. En ceci, “le théâtre est un art auto destructeur. Il est écrit sur le sable. Le théâtre réunit chaque soir des gens différents et il leur parle à travers le comportement des acteurs. Une mise en scène est établie et doit être reproduite - mais, du jour où elle est fixée, quelque chose d’invisible commence à mourir.” Ainsi en va-t-il du théâtre comme de la vie: la vie mobile, le vie en mouvement est une formidable capacité d’adaptation, une ouverture sur le monde, tandis que la vie immobile, figée, étriquée, sans âme et sans curiosité n’est que prélude à la mort. En ceci le théâtre se doit de nous montrer le chemin (ce qu’il fait rarement), en ceci le théâtre se doit de remuer ses spectateurs, de ne pas les enfoncer dans leur fauteuil, d’être dérangeant. Ainsi celui qui cherche à sortir le “théâtre mortel” de son ornière se doit-il d’inventer des mises en scène vivantes qui ne figent pas le jeu des comédiens dans leurs carcans immuables, et ne collent pas le spectateur dans l’ennui de son fauteuil.

Car la difficulté est celle-ci: une fois révélé dans son art, peut-on s’y installer, mener une “carrière”, sans compromettre sa recherche, sans mettre en péril son talent créateur? Ou faut-il considérer l’art comme une activité à part, comme une fulgurance de l’instant, une veine capable de s’éteindre à peine allumée. S’installer dans la fragilité pour ne pas succomber au conformisme, ne pas se conformer aux louanges pour surprendre encore le spectateur, lui donner à voir quelque chose qui le révèle à lui-même. “Faire carrière et progresser sur le plan artistique ne vont pas toujours de pair”, affirme Peter Brook: c’est peut-être tout l’art de l’artiste de savoir ne pas s’installer dans son art, de savoir en sortir pour mieux y revenir. L’art en lui-même ne peut se conformer à aucune norme imposée, l'artiste est ce perpétuel empêcheur de penser en rond, c’est pourquoi sa place est si souvent contestée. 

Le théâtre est confronté à cette difficulté supplémentaire que l’objet artistique présenté n’est pas l'œuvre du seul metteur en scène. Ce que nous voyons arriver sur la scène vide, c’est la résultante de talents juxtaposés. Le recours à une mise en scène totalement réglée d’avance est donc une facilité qui évite les distorsions; il en est de même dans le recours de plus en plus fréquent au monologue d’acteur. Que devient la créativité collective dans cette reproduction précise de gestes, d’intonations, quand la mise en scène devient la reproduction mécanique, soir après soir du même réglage millimétrique?

Etre comédien dans ces circonstances, ce serait faire un boulot comme un autre, l’art du comédien y perdrait son âme, et le spectateur sa curiosité. Et c’est ce qui se produit dans l’esprit du public qui ne cherche plus la nouveauté mais la reproduction exacte de ce qu’il connaît déjà. Il suffit alors pour l’acteur de se fier à son talent naturel pour reproduire ce que le public attend de lui.

Or, “se faire les muscles ne peut, à soi seul, favoriser l’éclosion d’un art. Les gammes ne font pas un pianiste, pas plus que les exercices du poignet n’aident le pinceau du peintre. Et pourtant, tout grand pianiste fait des exercices plusieurs fois par jour, et les peintres japonais s’exercent toute leur vie à réussir un beau cercle. L’art du théâtre est, d’une certaine façon, le plus astreignant de tous, et sans une éducation constante, l’acteur ne pourra faire que la moitié du chemin.” Etre acteur, c’est donc sans cesse remettre en question son art, entrer à l’écoute de soi pour mieux comprendre les gestes qui font le quotidien des autres. Car c’est à la fois par l’observation constante de lui-même et du monde qui l’entoure que le comédien pourra entrer en communication avec son public, entrer dans ce jeu qui fonde l'œuvre collective sans répétition ennuyeuse de la même mise en scène. Celle-ci n’est plus alors que la partition dont l'interprétation, soir après soir est laissée à l’art du comédien. Ce théâtre sans cesse renouvelé sort alors de l’ennui, et vient nous réveiller à notre conscience d'appartenir à la communauté des hommes, et à notre responsabilité. 

Ce théâtre là nous tire vers le sacré, nous fait grandir dans cette conscience que “comprendre, comprendre la visibilité de l’invisible est l'œuvre d’une vie”. Ce théâtre nous fait grandir collectivement, nous pousse dans ces retraits non verbaux de nous-mêmes où siègent nos émotions. Nous invitant à l’évasion, sans pour autant perdre le contact avec notre réalité. Il nous tire hors du champ du réel pour mieux nous y ramener. Distance nécessaire pour la compréhension de ce qui nous entoure, nécessaire à l’accomplissement de notre humanité.

“Nous pouvons capter l’invisible mais nous ne devons pas perdre contact avec le bon sens”, nous précise Peter Brook. Et c’est dans cet aller-retour du sacré à la réalité que le champ de notre perception tend à s’élargir. Il tend à le faire pour nous faire comprendre que nous ne pouvons pas tout comprendre, tout saisir, tout ranger sous la coupe de notre raison: “Nous devons admettre que nous ne verrons jamais l'invisible dans son entier. Donc, après avoir tenté à toute force de l’atteindre, nous devons reconnaître notre défaite, revenir sur terre et recommencer l'ascension.”

L’invisible, nous faisons chaque jour comme s’il n’existait pas. Et s’il n’était des œuvres d’art, des musiques, des danses, pour nous le rappeler, nous sombrerions rapidement dans l’illusion de notre matérialité. Nous avons donc besoin de l’art comme de l’air que nous respirons; le théâtre, s’il fut une somptueuse découverte du monde hellénique fut vraisemblablement précédé d’autres oralités, de jeux capables de mettre en contact les humains que nous sommes avec l’invisible. Retirer à l’art de la scène son rapport à cette constante, c’est en soustraire l’humanité fondatrice. L’art consiste donc à faire jaillir sur la scène cette émotion des origines. Ce n’est possible qu’à la condition d’aller à l’essentiel: le lien invisible de nos émotions. “Soustraire et mettre à nu ne peut se faire qu’à la lumière d’une constante”, nous dit Peter Brook: soustraire ce qui ne fait que nous ramener à la banalité, mettre à nu le ressort de notre humanité, entrer dans la lumière de l’art pour y discerner la constante qui sous-tend notre conscience d’être humains et du rôle qui nous incombe depuis la nuit des temps. 

Ainsi donc devons-nous, sur la scène, voir surgir ce qui nous relie au sacré, ce qui nous relie à l’état brut de notre humanité, à ce questionnement permanent quant à nos origines, à la naissance de notre conscience, aux raisons de notre existence. Le théâtre est ce lieu par excellence où tout se noue, où notre visage prend figure d’authenticité. La perte irréparable que constitue la désertion, par une majorité de la population des lieux de la représentation, est sans doute le plus grand coup porté à notre humanité. Car la lucarne bleutée devant laquelle chacun se réfugie ne peut remplacer l’émotion collective qui nous relie à nos origines. Pour peupler notre imaginaire, nous fonder dans notre humanité pensante et pensée, il nous est nécessaire de laisser entrer l’invisible, l’illogique, l’émotion pure de toute conceptualisation. 

On voit aujourd’hui une certaine dictature de la pensée, contester au nom de la raison pure, le flot émotionnel constructeur. Tout devrait être régenté par la raison, tout se devrait d’être prévisible, rien ne doit être livré au hasard. On constate à quel degré de violence quotidienne nous livre cette idéologie rationaliste: à l'absence de pensée pour la majorité d’entre nous, à la perte de notre autonomie, à la distanciation de notre humanité.

Ecoutons donc ce qu’ont à nous dire ceux qui viennent de cet espace vide, traversé d’émotions qu’est la scène. Ecoutons donc: “le moment où l’illogique pénètre notre compréhension habituelle nous fait ouvrir plus grand nos yeux”. Ouvrant plus grand les yeux, c’est notre perception du monde, de nous-mêmes et des autres qui s’en trouve changée. Nous ne pouvons plus alors nier notre responsabilité d’être humain incorporé, nous ne pouvons plus fuir celle-ci, nous devons revenir à ce qui nous fonde, hors des champs étroits de la raison absolue.  

Le retour au théâtre, à cette oralité collective partagée entre l’acteur et le spectateur est une impérative nécessité si nous ne voulons pas quitter définitivement notre statut d’humanité. Se pencher sur le théâtre, comme d'ailleurs sur la place de tout acte créateur, artistique en particulier, dans la cité moderne; réfléchir au statut, aux moyens nécessaires à mettre en œuvre pour que le penseur, le créateur trouvent leur place dans la société contemporaine, voilà la tâche, la noble tâche que nous devrions nous assigner, tandis que nous nous dispersons, nous nous contraignons en vaines psalmodies économiques. “Quiconque est intéressé par le fonctionnement du monde naturel tirerait profit de l’étude des conditions du travail théâtral. Les découvertes qu’on y ferait seraient bien plus applicables à la société en général que l’étude des abeilles ou des fourmis”. S’ouvrir au monde, c’est savoir s’en retirer, prendre la distance nécessaire, les poètes le savent qui pratiquent cet art subtil: le théâtre, comme la poésie, nous offre le recul dont nous avons besoin, mais, contrairement à l’acte poétique, il nous met en lien, car l’émotion vécue dans la salle est une émotion partagée collectivement. Retrouver le sens de ce partage, ce serait revenir à la poétique de nos origines. Renouer avec la poétique de la langue, c’est nous reconnaître dans notre humanité. Sortons donc la langue de la gangue des livres, confrontons le texte à son oralité, soumettons nos écritures à la vérité sans fard de l’espace scénique, vérifions la validité de nos langues à la réaction d’un auditoire attentif, croyons donc en l’intelligence du public. Soumise à cette épreuve, la littérature serait-elle ce qu’elle est en passe de devenir: le parent pauvre éditorial, l’exclue sur le tamis de la rentabilité, l’apanage de l’intelligentsia auto-proclamée? 

Revalorisation donc de l’écrit confronté à son oralité, mais aussi revalorisation du travail du comédien. Car la vérité du texte n’existe qu’à travers la vérité de l’acteur. “Pendant certaines périodes de l’histoire du théâtre”, nous dit Peter Brook, “le travail de l’acteur était fondé sur des gestes et des expressions conventionnels, sur toute une panoplie d’attitudes figées que nous rejetons aujourd’hui. Mais la liberté dont disposent les acteurs qui suivent la méthode de Stanislavski et qui peuvent choisir ce qui leur semble bon dans les gestes de la vie courante offre un champ d’action tout aussi restreint. En fondant ses gestes sur l’observation ou sur sa propre spontanéité, l’acteur ne fait appel à aucune créativité réelle. Il ne trouve en lui-même qu’un alphabet fossilisé, car le langage qu’il pratique dans sa vie quotidienne n’est pas forcément celui de l’invention, mais celui de sa propre aliénation. Les comportements qu’il observe chez autrui sont souvent des projections de lui-même. Ce qu’il croit spontané a été en fait, trié et programmé.”

Revenir à l’acteur, à l’acteur comme être de chair, et d’émotions, lui donner le temps, les moyens de se construire son intériorité pour devenir cet instrument vibrant donnant corps à la littérature. Y a-t-il une méthode, une voie royale qui fasse du comédien ce passeur de vie à travers les mots? Des méthodes existent, non spécifiques aux acteurs, qui nous invitent à ce travail sur notre intériorité, elles ont des noms: Matthias Alexander, Gerda Alexander, Moshé Feldenkrais. On sait combien Peter Brook lui-même fut curieux de ces recherches qui fondent l’homme en lui-même, non par une approche réductionniste ou déterministe de l’homme à son vécu corporel, mais réellement par le vécu ressenti de ce qu’est notre être somatique.

C’est sans doute dans ce sens qu’il invite l’acteur à cultiver son jardin: “Un acteur, comme tout artiste, est semblable à un jardin: on ne peut pas le désherber une fois pour toutes; les mauvaises herbes ne cessent de croître et il faut les arracher sans cesse, ce qui est naturel et nécessaire.” Arracher la mauvaise herbe nécessite d’avoir conscience de sa présence. On est loin du rôle infatué du comédien, sûr de son art , installé dans un rôle taillé pour lui que nous présente un peu trop souvent la scène des théâtres officiels.

On rejoint sans doute ici une préoccupation commune à d’autres chercheurs sur cette voie étroite d’une véritable re-création du théâtre contemporain (je pense en particulier à Edward Bond dont j’ai déjà commenté la “Compagnie des hommes”).

Plongeant en lui-même avec la plus grande virtuosité, le comédien entre en contact avec cette réalité invisible, impalpable car tissée dans la partie non verbale de nous-mêmes. C’est cet interface variable et inconstant qu’il est invité à découvrir, interface entre ce qui paraît et ce qui est, entre une histoire et un comportement, entre ce qui est vu et ce qui se fonde. Essence de notre humanité donc, qu’il faut sans cesse redécouvrir pour s’engager dans la vérité du texte mis en scène. Les musiciens connaissent cet accès à l’invisible, car, nous dit Peter Brook, “la musique est un langage en liaison avec l’invisible, grâce auquel le néant est présent, tout à coup, sous une forme invisible, mais que l’on pourra certainement percevoir”.

Tout artiste au fond est confronté à cette mise en abîme de lui-même, c’est ce qui fait la force de l'œuvre que cette plongée dans la trame de notre humanité. C’est aussi ce qui permet à l’émotion fondatrice de toute nos expressions, de tout notre vécu psycho-cognitif, de s’exprimer au dehors. C’est peut-être pour cette raison que des hommes, nos lointains ancêtres, se donnèrent un jour la parole, prirent langue pour donner corps à l'impalpable. 

Car ce qui nous fait prendre voix, parole, langage, c’est cette intensité émotionnelle qui guide nos actes les plus ordinaires. Ce qui fait la force d’une œuvre, aussi simple que des pieds et des mains imprimés dans la glaise d’une caverne, c’est justement notre contact immédiat avec cette intensité émotionnelle. L’épreuve physique de l’acteur, confronté à sa propre vérité émotionnelle, véhicule de l'émotion d’un texte dont il n’est pas l’auteur, ne peut trouver de réparation que dans cette réconciliation avec lui-même: mieux connaître son centre pour mieux en sortir, être plus lui-même pour mieux donner vie à cet autre qu’est le personnage qu’il incarne. L’acteur se doit de puiser au réceptacle infini de sa vie émotionnelle. “Il est sain pour un acteur, soumis à une activité physique intense, de ressentir des émotions intenses”, nous dit Peter Brook. C’est sans doute dans le théâtre immédiat que vit le spectateur, ce qui se noue de plus intime, de plus subtil dans cet espace vide qu’est l’espace théâtral. 

Tout se résume en somme par cette aphorisme savoureux mais ô combien vibrant de toute notre réalité humaine: “Au théâtre, on écrit sur une ardoise qu’on peut toujours effacer”. Sans doute est-ce pour cette raison qu’il est advenu, car enfin l’homme créait un lieu où l’émotion pouvait être gommée, effacée, puis reprise et ajustée à l'intensité de chaque jour, la vie étant le fil, la mémoire vibrante de ce qui ne s’efface jamais. 

Xavier Lainé 
La Burlière 
Ferrage de Guilhempierre 
Manosque
Janvier - février 2004

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vendredi 11 mai 2012

Václav Havel

Stanek

C’est écœurant, mon vieux, écœurant ! Le pays est à la botte de la racaille. Et quant à la nation elle-même !... c’est à se demander si c’est le même peuple qui s’est comporté si merveilleusement il y a quelques années !... Toutes ces échines courbées ! Quelle horreur ! On ne voit qu’égoïsme, corruption et peur ! Mais qu’est-ce qu’ils ont fait de nous, mon vieux ? Est-ce que nous sommes encore nous-mêmes ?...

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Stanek

Eh bien, vous voyez, ces « messieurs » réussissent à faire en sorte que même un homme intelligent et honnête, tel que je crois encore l’être…, en vienne à accepter cette situation, à la ressentir comme normale !... naturelle !... Voilà où nous en sommes !... C’est répugnant !... N’y a-t-il pas de quoi vomir ?

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Bibliographie

-          Audience, Vernissage, Pétition, Théâtre, éditions NRF Gallimard, Du monde entier, 1980

jeudi 10 mai 2012

Ce qui se lit dans l’écorce des bouleaux

A propos de Georges Didi-Huberman, Ecorces, éditions de Minuit

C’est un tout petit livre mais si grand qu’il en brille par sa beauté.

Lire les traces, les empreintes, voir par delà ce qui peut être vu, dans l’insignifiance de photographies prises sans volonté de montrer.

Mais voilà que remontent les souvenirs, dans cette archéologie de l’histoire si récente qu’elle nous en fait encore frémir.

Les camps d’hier devenus musées, lieux de passage pour touristes, pèlerins et voyeurs, et lui, qui vient, après de longues hésitations, boire à cette source encore brûlante.

L’histoire se lit tôt, dans l’aube où le blanc des écorces de bouleau, sous la caresse du vent, parle de ceux-là qui ne sont plus.

L’histoire se lit entre deux rangées de barbelés, où se pose un oiseau, une rangée historique, une autre pour canaliser les flots  qui, année après année, viennent ici, mais pourquoi encore ?

La mémoire lue en griffes amères sur des sols délavés par le temps : le crématoire ne fume plus que dans les mémoires écorchées, sur des images clandestines volées aux bourreaux, où dans cette terre de Birkenau qui à chaque pluie libère ses esquilles d’os, ou au fond de ce marais de terre noire où furent plongées les cendres encore chaudes.

Georges Didi-Huberman est revenu où les siens ont disparu à jamais. Il n’en tire aucune amertume, il prend quelques photographies et tente d’y décrypter ce qui dans l’invisible fait sens.

« On ne peut donc jamais dire : il n’y a rien à voir, il n’y a plus rien à voir. Pour savoir douter de ce que l’on voit, il faut savoir voir encore, voir malgré tout. Malgré la destruction, l’effacement de toute chose. Il faut savoir regarder comme regarde un archéologue. »

L’œuvre qu’il en rapporte est si fine et si fragile qu’elle nous en tirerait les larmes.

Il nous aide à lire dans l’écorce du temps ce qui se déchire aux lambeaux de nos pensées, ce qui se dilue dans la fièvre d’un temps qui nie l’importance de l’histoire et se voue au commerce des souvenirs. 

Ce qu’il nous invite à lire, dépasse le récit, est au-delà de ces mots, se cache derrière l’écorce du temps.

« L’écorce n’est pas moins vraie que le tronc. C’est même par l’écorce que l’arbre, si j’ose dire, s’exprime. En tous cas se présente à nous. Apparaît d’apparition et pas seulement  d’apparence. L’écorce est irrégulière, discontinue, accidentée. Ici elle tient à l’arbre, là elle se défait et tombe entre nos mains. Elle est l’impureté qui vient des choses mêmes. Elle dit l’impureté – la contingence, la variété, l’exubérance, la relativité – de toute chose. Elle se tient quelque part dans l’interface d’une apparence fugitive et d’une inscription survivante. Ou bien elle désigne, précisément, l’apparence inscrite, la fugitivité survivante de nos propres décisions de vie, de nos expériences subies ou agies. »

C’est un petit livre à ranger aux côtés de plus grands : « Si c’était un homme » de Primo Levi ou « Etre sans destin » de Imre Kertész, sinon que ceux-là furent des témoins, et Georges Didi-Huberman un archéologue du temps présent.

Xavier Lainé

Manosque, 17 décembre 2011

Cette note de lecture a été publiée, le 17 décembre 2011, ici : http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=89