samedi 26 septembre 2026

Correspondances 2026 - Jour 4

 


Ce serait un jour sans correspondance. Un jour d’éloignement plus ou moins volontaire des nourritures livresques pour vaquer aux nourritures terrestres.

Une maison pleine d’enfants ne peut se satisfaire que des livres, et pour apprendre à lire, ils leur faut un frigo, une table avec des assiettes dessus. Me voilà de retour à la proposition de la revue Filigranes (https://filigraneslarevue.fr) d’écrire pendant trois numéros, sur la nourriture.


Au matin, devant un café, en la librairie La somme de nos folies, je consulte  le programme du jour. Je sais que ce sera un jour sans, un jour sans butiner, ni errer, un jour sans laisser traîner mes oreilles de places en places à l’écoute des voix qui, comme chaque jour, viendront défendre leurs livres.

J’aurais bien voulu écouter Ananda Devi, mais à cette heure là, j’étais sur le lac, à méditer en ramant, parmi les poules d’eau, les canards et les aigrettes.

Pour écrire et lire, il faut aussi ces moments de déconnection des réseaux neuronaux, de rêveries au fil de l’eau.


C’est l’occasion aussi de laisser errer les pensées, dans le « ploc-ploc » des rames frappant la surface avec régularité, dans la rectitude du sillage derrière (ou devant puisque en aviron, la folie est poussée jusqu’à voguer à reculons).

Il me prend de songer à cette énorme machine des Correspondances, aux sommes colossales que ça doit mobiliser sous forme de subventions publiques ou de mécénat privé, au nombre de gens mobilisés pour que tout fonctionne : combien de salariés, combien de bénévoles présents du matin au soir sans discontinuité ?

Devant la quantité d’ouvrages vendus, quelle belle réussite pour les grands groupes éditoriaux, massivement présents sans que nul n’imagine leur présence (pour en savoir plus lisez donc « La trahison des éditeurs », de Thierry Discepolo, ou, de Jean-Yves Mollier, « Une autre histoire de l’édition française », « Pour aboutir à un livre », de Eric Hazan, et enfin, concernant les concentrations financières autour de l’édition, l’ouvrage collectif « Déborder Bolloré »). C’est un art du monde capitaliste, de faire en sorte que les deniers publics contribuent à des évènements tandis qu’en toute discrétion les portefeuilles d’action enflent !

Mais il semble que je ne devrais pas écrire ça sans passer pour un mauvais esprit !

Ce serait pourtant une réflexion salutaire, il me semble que d’inventer les manières de faire qui nous libéreraient de ce carcan.


Fin de matinée, j’entrais en la librairie Le Petit pois à la recherche d’un livre de Karim Kattan dont tous les exemplaires étaient partis, hier (« L’Eden à l’aube », pour tout vous dire).

Mais voilà qu’un ami me dit son étonnement d’avoir appris la présence en ces lieux de Thélyson Orélien. Et bien évidemment la discussion dérive sur la suspicion soulevée d’un usage de l’IA pour écrire son livre, « C’était ça ou mourir ». Bien évidemment le lièvre n’est pas soulevé par n’importe quel bord. Et l’affaire ressemble étrangement à un lynchage médiatique (même si les accusations de plagiats précédents semble être fondés).

Étrange débat qui soulève bien des passions. Car, qui peut encore ouvrir son ordinateur sans que s’affiche des propositions d’usage de l’IA pour tout et n’importe quoi ?

Ne vaudrait-il pas mieux déplacer le débat vers les critères de productivité imposés aux auteurs par des groupes éditoriaux plus avides de profits que de pureté littéraire.

Il est étrange ce débat : ne vous êtes-vous jamais interrogés sur la capacité intellectuelle de certains auteurs capables d’écrire à minima un livre par an, sinon même plusieurs pour répondre à l’attente des goinfres financiers tapis dans l’ombre ?

Un cerveau humain serait donc capable de se démultiplier à l’infini pour répondre au commerce du livre sans usage de prêtes-noms (l’histoire littéraire regorge d’histoires de livres écrits dans l’ombre), et si l’on soumettait certaines publications aux IA contrôleuses d’IA (mais que ce mode est glauque et stupide), combien d’ouvrages apparaitraient écrits ainsi ?

Il est vrai que pour comble de malchance, Thélyson Orélien est originaire de St Domingue et sa peau le voue aux imbéciles racistes qui pérorent dans tous les milieux médiatiques.


Voilà, c’était une journée sans mais quand même avec. Alors il faut que je vous dise : les correspondances, chez moi, c’est toute l’année et la passion des livres et des mots ne cesse d’envahir tout l’espace de ma maison.

Demain sera un autre jour, le dernier de cette moisson annuelle. Mais pas la fin, car la lecture et l’écriture sont des arts infinis.



Xavier Lainé

Manosque, 26 septembre 2026, soir

vendredi 25 septembre 2026

Correspondances 2026 - Jour 3

 

J’ai donc repris mon errance, de places en ruelles.

Places du matin envahies par la jeunesse, venue des collèges et lycées, dans le cadre institutionnel du prix des collégiens et lycéens, rencontrer deux écrivaines.

Un peu plus loin c’était le club des lectrices et lecteurs qui lisaient à voix haute, dans une étrange mise en scène, les textes sélectionnés. 

Du monde un peu partout qui écoute, rit, applaudit.

Une culture littéraire, sous-tendue par le vedettariat des livres médiatiquement reconnus, mais qui s’en empare pour en faire un bien commun.


Né sous le signe du glacier, suant à grosses gouttes, après une courte sieste, je reprenais ma déambulation.

Me voici butinant, stationnant un moment Place de l’Hotel de ville pour écouter un très court instant Angélique Villeneuve parler de son ouvrage, puis arrêt place Marcel Pagnol espérant pouvoir me poser à l’écoute de Diaty Diallo et Polina Panassenko. Hélas, la sono rendait le discours peu audible.

Alors, désespérant de saisir les subtilités de l’échange, je revenais place de l’Hotel de ville où Angélique Villeneuve poursuivait la défense de son ouvrage.

Désespérant de trouver une place, je m’installais en terrasse, histoire de prendre quelques notes de ma journée. Mais voilà que le mot poésie est délivré et mon oreille se fait attentive.

Vingt ans que je cherche comment faire preuve de poésie dans la fiction.

En voilà une là, devant mes yeux et mes oreilles, qui a exploré cette dimension de l’écriture.

Alors, bien évidemment, son livre a fini dans ma besace.


Le temps m’était compté (même si le temps, selon Carlo Rovelli, n’existe pas), alors j’allais en vitesse place d’Herbès, retrouver les livres de Karim Kattan, tous publiés aux éditions Elyzad, un éditeur tunisien pour un auteur originaire de Palestine, voilà qui ne pouvait qu’attiser ma curiosité. Je faisais mettre de côté un livre pour une dédicace éventuelle et partait vite chercher une de nos enfants à l’école.

Finalement, je trouvais moyen de revenir à temps pour entendre Karim. Nul besoin de défendre ses ouvrages : son discours sans haine et sans violence décrivant sa situation d’exilé, ayant adopté la nationalité française, mais en butte aux nombreux cas de conscience que pose la situation palestinienne est un argument très fort. Si fort qu’à la fin il fut soumis à une véritable ovation.

Car la question est bien là : qu’est-ce que la situation palestinienne fait à nos libertés occidentales, à notre humanité commune ?

J’osais même lui parler de mon livre qui vient de paraître sur le sujet (À nos libertés conditionnelles, aux éditions Ex Aequo).

Pour une fois, je fus heureux de recevoir une dédicace.


Enfin, je laissais les adorateurs de Sylvain Prudhomme sur la place de l’Hotel de ville et retournais Place Marcel Pagnol écouter Sibylle Grimbert et Thomas Gunzig, tous les deux se projetant dans un avenir logiquement probable d’une humanité rongée jusqu’au trognon par le délire de l’avidité capitaliste.

Thomas citait ses sources, dont Carlo Rovelli, j’y reviens, dont les ouvrages trônent dans ma bibliothèque depuis longtemps. Les deux revenaient sur l’importance du rapport du GIEC comme base scientifique des évènements actuels et à venir (j’y reviendrais à propos de l’ouvrage  de Hélène Zimmer, glané l’an dernier au même endroit).

Bien évidemment, je repartais avec l’ouvrage de ce dernier.


Jouer les lecteurs butineurs ne change rien à ma vision capitalistique des évènements et les regrets qu’ils m’imposent. Cependant, je me prenais, l’oreille dressée, le stylo à la main pour prendre des notes , à imaginer que ma ville puisse résonner de la sorte toute l’année.



Xavier Lainé

Manosque, 25 septembre 2026, soir

jeudi 24 septembre 2026

Correspondances 2026 - Jour 2

 

Un jour sans correspondance ? Un jour sans le spectacle des correspondances ; un jour à inviter les plus récalcitrants à entrer en littérature.

Certes tous n’écriront pas les best-sellers de demain. Mais avons-nous vraiment besoin de ça ?

Inviter à écrire, y compris les plus récalcitrants, celles et ceux qui ne pensaient pas mettre la main à la plume en laissant leur imagination divaguer au gré des courants de mots, sans boussole au départ.

Les voilà pris au jeu. Ils découvrent leur boussole intérieure qui les guide plus surement que n’importe quel maître en écriture.


Ce fut un jour sans correspondance, au dernier étage de la librairie Le Petit Pois qui nous accueillait si gentiment.

Un grand jour pour la revue Filigranes et son envie d’ouvrir le champ des mots à quiconque veut en faire l’expérience.

Certes ce n’était pas la docte rencontre avec des écrivains considérés comme confirmés, montés sur le podium de la célébrité devant un parterre de gens convaincus d’entendre parole divine.

Nous avions fait le pari de révéler la parole intérieure, celle qui bouillonne en dedans et qu’un mot fait jaillir comme lave d’un volcan.


Ce fut un grand moment, un bel instant, un temps de fraternité et d’humanité.

Et lorsque chacun se mit à lire sa création, comment décrire l’émotion d’une si belle lettre au père disparu, au maître parti dans l’au-delà, à l’avocat capable de comprendre le dilemme de la femme battue et méprisée ?

Le mots manquent alors, car ce furent si belles paroles, si beaux textes qu’on aurait eu envie de leur donner encore plus d’audience que les quelques uns qui avaient osé gravir la montagne des livres qu’est cette si belle librairie.

Nous sommes tous repartis en nous donnant rendez-vous sans trop savoir quand mais certainement l’an prochain.

 


Xavier Lainé

Manosque, 24 septembre 2026, soir

mercredi 23 septembre 2026

Correspondances 2026 - Jour 1



Faut-il écrire sur cet évènement devenu iconique ?

Faut-il en dire bien ou mal ?

Faire référence à Giono par ici ou par là pour en justifier la présence (mais il semble en méconnaissance de ce qui a précédé sa forme actuelle) ?

Se réjouir, certes, se réjouir de voir la ville s’animer de la sorte autour de la littérature (enfin, non, du livre ; enfin, oui, à travers le livre, la littérature).


Alors nous voilà sur la place de l’Hotel de ville. Les discours se font attendre. Nous ne sommes pas déçus. Enfin, presque, quand, même en évoquant Manosque en 2050, le projet est tellement entendu qu’il ne fait pas forcément rêver : à l’heure de l’essoufflement climatique de la vie citadine, envisager une ville de 40000 habitants, même dans nos rêves les plus fous, on aimerait autre chose.

Passons, il fait beau, trop chaud pour ce solstice d’automne, mais ça semble convenir à beaucoup.

Et puis il vaut mieux ne rien dire des réflexions déplacées en ces lieux et occasions qui visent toujours à stigmatiser les membres de l’opposition surtout quand ils ne peuvent pas répondre.

C’est devenu pratique courante : lentement mais sûrement, l’épuration idéologique, ça n’est pas que dans les romans, ou dans l’histoire.

Enfin, une allusion vient concernant la mauvaise santé du secteur du livre et de la lecture, mais il semble que ce ne soit pas franchement la préoccupation des édiles. Mais ne soyons pas médisants : ils pourraient aussi, au nom de cette médisance, serrer les cordons de la bourse pour cause de mauvais esprit qui se trouve toujours du côté gauche.


On attend Agnès Desarthe et son livre (Qui se ressemble) et elle vient.

Bien sûr on ne manque pas de mentionner son brillant parcours à l’ENS, ça rassure toujours les bien pensants.

Et la voilà qui raconte entre les pages, une histoire qui ne colle pas vraiment avec ce que nous vivons.

Une histoire qui nous dit qu’on peut être à la fois juif et arabophone, qui décrit l’héritage colonial de l’enseignement dans l’Algérie des années 50, une histoire qui dit ce creuset multiculturel qui fonde nos cultures, loin des stigmatisations en vogue.

Comment cette histoire est-elle reçue dans une ville qui vit un climat de ségrégation implicite dont la frontière passe par les degrés de fortune ou d’infortune ?


L’histoire d’Agnès Desarthe, c’est un peu la mienne : dans ce Moyen-Orient qui se nommait le Levant, où peuples, langues, religions et cultures vivaient sans animosité, laissant dans les mémoires familiales ce quelque chose d’enfantin et de paradisiaque, surtout quand nos mémoires d’enfance se saisissent de ce bouillonnement qui rend incompréhensible les conflits et guerres, entretenus au nom d’intérêts arrogants et barbares.


Je suis reparti avec le livre, un parmi tant qui viennent me justifier à écrire encore et encore, même si ce que mon inconscient me dicte quotidiennement est insupportable pour des autorités qui ne tournent qu’autour d’elles-mêmes comme des derviches.



Xavier Lainé

Manosque, 23 septembre 2026, soir


vendredi 21 novembre 2025

Guerres lasses / Guerres froides

Étranges résonances entre Le rivage des Syrtes de Julien Gracq et de Le désert des Tartares de Dino Buzzati






C’est mortel ennui que d’être aux confins d’un territoire à surveiller le néant.

Giovanni Drogo est affecté au fort Bastiani dont on ne sait pas très bien où il se trouve sinon qu’il est en altitude dans des montagnes qui le dominent de leurs parois rocailleuses.

Le fort Bastiani est l’ultime poste frontière avant une longue plaine désertique à l’horizon sans cesse invisibilisé par des brumes d’origine inconnue. Personne ne sait ce qu’elles cachent, ni quel peuple vit dans cet au-delà dont nul n’ose explorer le territoire.

Giovanni est nommé en ce lieu qui sue le mortel ennui, les relèves de gardes étant la seule véritable activité de la garnison dont, lentement mais sûrement, le gouvernement va réduire la population.

Lors d’une garde, une activité est entrevue au loin. Une mission est envoyée sur les contreforts de la montagne pour maintenir le tracé de la frontière. C’est l’occasion d’une escarmouche sans effusion de sang avec un ennemi demeuré invisible, et dont seule une voix venu des hauteurs trahit la présence. 

Le rythme immuable des gardes dans les bastions plus ou moins avancés du fort se poursuit. Giovanni, qui, au début du roman s’était juré de ne pas rester en ces lieux, pris par le fol engourdissement de la routine, va y demeurer jusqu’à la fin de sa carrière militaire.


Il faut lire et se laisser porter par le lancinant ennui de cet avant ou arrière poste frontalier. Au bout de l’absurdité nationaliste, les questions viennent : qu’est-ce qu’une frontière ? De quoi doit-elle nous protéger ? L’autre, le Tartare, tapi dans l’ombre des brumes, est automatiquement soupçonné être un ennemi qui pourtant, de façon très troublante, se défile devant tout affrontement et construit une route jusqu’aux abords du fort, comme une main tendue.


Lors d’un échange, à la fête du livre de Rougon (toujours une histoire de lieu isolé, loin du monde et de ses rumeurs), faisant état de ma passion pour Stefan Zweig, il me fut conseillé d’explorer Dino Buzzati qui manquait, honteusement, à ma culture.

Lire, c’est ouvrir un tonneau des Danaïdes : il manque toujours un ou plusieurs ouvrages non lus dont il faudrait trouver le temps de découvrir l’existence. 

Sitôt rentré, je commandais l’ouvrage et m’y plongeais. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, l’ennui qui suinte de la vie quotidienne au fort Bastiani ne contamine pas l’ouvrage : on le lit, et à chaque page, chaque chapitre, on se dit, comme Giovanni, que quelque chose va enfin se passer. C’est d’ailleurs cette attente d’un évènement improbable qui l’incite à y rester et nous invite à poursuivre la lecture.





Je n’ai pas découvert ce qui nous avait conduit de Stefan Zweig à Dino Buzzati sinon peut-être leurs biographies qui auraient pu se croiser.

En revanche, avançant dans ma lecture, c’est vers Julien Gracq que mon attention s’est peu à peu tournée ou retournée.

J’avais lu Le rivage des Syrtes, avec une infinie délectation quant au style littéraire, mais en découvrant au fil du livre cette même impression d’ennui dans une forteresse perdue, cette fois-ci au bord de la mer.

Il ne s’y passe pas grand chose sinon l’apprentissage de diverses manières de tuer l’ennui par quelques moyens que ce soit.


Si je n’ai pu relever dans Le désert des Tartares aucune phrase marquante, comme si Dino Buzzati avait trituré sa langue jusqu’à en exclure la moindre aspérité à laquelle se raccrocher, l’écriture de Julien Gracq m’a donné quelques moments à retenir. Comme si chez l’un les montagnes rocheuses, l’immensité désertique, le froid et la neige avait recouvert la langue pour n’en laisser sortir aucune fulgurance, tandis que chez l’autre, le rivage infiniment plat des Syrtes au contraire invitait à quelques fulgurances de la langue en résonance avec le monde invisible dont le fort n’est qu’un avant-poste.


Ce qui vient chez Julien Gracq pourrait être retrouvé chez Dino Buzzati : 


« Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l'instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes. » (Page 109)


« Quand on gouverne, il faut toujours aller au plus pressé, et le plus pressé – à n’y pas croire – c’était toujours cette chose inexistante qui poussait son cri muet, - plus énergique que tous les bruits, parce que c’était comme une voix pure, - qui se taillait d’avance sa place, qui gauchissait tout, cette chose endormie dont la Ville était enceinte, et qui faisait dans le ventre un terrible creux de futur. » (Page 314)


« Un Etat ne meurt pas, ce n’est qu’une forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s’appelle mourir de sa bonne mort. »(Page 317)


C’est intriguant, ce rapprochement spontané entre deux auteurs dont les biographies auraient pu se croiser : l’un, Dino Buzzati, né en 1906, mort en 1972, l’autre, Julien Gracq, né en 1910, mort en 2007. Deux existences qui auraient très bien pu se fréquenter au point que l’écriture de l’un aurait pu déteindre sur l’autre : Le désert des Tartares ayant été publié en 1945, et Le rivage des Syrtes en 1951, l’antériorité de l’un aurait pu influencer l’autre.

Ma lecture de l’un et de l’autre (ou plutôt de l’autre avant l’un) m’a interpelée : c’est un sentiment étrange la lecture d’un livre, dont la résonance avec l’autre émerge, comme un paysage qui lentement se dégage des brumes de la connaissance.


Je ne croyais pas être sur un si bon chemin, recherchant les éléments biographiques de Julien Gracq, je découvre, sur Wikipedia, ceci : 


« Avec le Rivage des Syrtes, publié en septembre 1951, Gracq renoue avec l'écriture romanesque. L'histoire de la déclinante principauté d'Orsenna, l'atmosphère de fin de civilisation qui l'imprègne (et qui transpose sur le mode mythique les époques de la montée du nazisme et de la drôle de guerre), le style hiératique de l'auteur séduisent la critique, qui encense ce roman à contre-courant d'une production littéraire dominée par l'éthique et l'esthétique existentialistes. Le roman est par ailleurs souvent comparé au Désert des Tartares de Dino Buzzati, dont la traduction française a été publiée quelque temps auparavant, mais Julien Gracq réfutera le fait qu'il ait pu être influencé par le roman de l'écrivain italien, et évoquera comme source d'inspiration La Fille du capitaine de Pouchkine. »


La littérature est ainsi, les uns se nourrissant des autres, sous des facettes sans cesse renouvelées. Même si Julien Gracq réfute avoir été influencé par Dino Buzzati, la lecture de l’un et de l’autre les rapproche, dans des styles résolument différents. C’est toute la beauté de l’art de lire que de découvrir ainsi des filiations, des résonances, le signe même que la littérature est bien vivante, malgré la disparition de ses auteurs.

Mais peut-être, après tout, avaient-ils tous les deux lu La fille du capitaine, d’Alexandre Pouchkine, au point d’en être inspirés, l’un comme l’autre ?





Si l’ancrage des deux romans peut faire référence à la drôle de guerre, le moment de leur écriture pourrait aussi être prémonitoire de la guerre froide qui allait fracturer le monde d’après leur parution.

En quelque sorte, Julien Gracq et Dino Buzzati émettent une critique à peine voilé de l’héritage des nationalismes du XIXème siècle et du replis frileux, sous l’idée de nation, derrière des frontières étanches où chacun, de part et d’autre, veille et craint la transgression.


Arrivés au XXIème siècle, nous en sommes encore là. Les nationalismes n’ont jamais été aussi forts, avec tout le danger que ces suspicions peuvent comporter.

Les conflits en cours en sont l’expression et la continuation.

Dino Buzzati et Julien Gracq n’avaient fait qu’anticiper le siècle à venir.



Xavier Lainé

Manosque, 29 septembre-16 novembre 2025