mardi 24 septembre 2013

Mayuzumi Madoka



Elles effacent à l’instant
la trace de mes pas –
vagues d’automne
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Etoile filante –
un amour
à destination inconnue
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Elle se fait belle
la montagne
dans le miroir du lac
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Lumières qui clignotent
ou lumières qui coulent ?
Lucioles d’automne
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Cloisons de papier –
dans la nuit froide
soudain les voix se sont tues
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Sous la lampe d’automne
 j’écris
 sans espoir de réponse

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Bibliographie




- Haïkus du temps présent, éditions Philippe Picquier, 2012




mardi 10 septembre 2013

Carla Guelfenbein


Carla m’avait raconté qu’en arrivant en Angleterre, la vue d’un uniforme lui donnait des vertiges. Elle crut même qu’elle ne pourrait plus jamais marcher dans les rues tranquillement. Quand on avait emmené son père, tout était devenu menaçant. Les voisins prirent leurs distances de façon polie mais implacable. Ils ne posèrent jamais de questions, comme si les évènements de cette nuit-là étaient le fruit d’une imagination débordante. Elle continua d’aller à l’école,  aux anniversaires des copines, prenant des glaces avec elles le samedi matin, mais au bout d’un certain temps les amis de ses parents et tout leur monde avaient plongé, et ce qui restait en surface ne leur appartenait plus.

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Elle contemple son ventre, ses pieds ont disparu sous son volume impressionnant. Elle allume la radio. On a bombardé les tours de Radio Portales et de Radio Corporacion. Elle ouvre la fenêtre du salon, orientée vers le centre ville, et elle s’assied  dans le rocking-chair. Elle se balance en rythme de façon obsessionnelle. Le bruit régulier l’apaise.
Des hélicoptères patrouillent au-dessus de sa tête. La ville est agitée.
Les minutes sont d’une morosité exaspérante. Elles passent sur elle, l’écrasent.
Le temps s’écoule. A la radio, le speaker annonce qu’il y a des affrontements au palais du gouvernement. Quarante civils armés accompagnent le président.
Diego lui a dit que les militaires n’oseront pas fermer le Congrès, que la lutte continuera dans le cadre de la démocratie civile. Alors pourquoi est-il sur la ligne de feu ?
A la radio, la voix du speaker lui parvient, en sourdine : « Les commerçants ferment leurs portes. » Et soudain, le son métallique de la voix tranquille du président : « Qu’ils sachent… Qu’ils l’entendent… ce n’est qu’en nous criblant de balles qu’ils pourront empêcher la volonté qui est celle de réaliser le programme du peuple… » Une douleur électrique s’enfonce dans sa poitrine.
- En nous criblant de balles, répète-t-elle dans un murmure.
Encore le président : « En ce moment passent les avions. Il est possible qu’ils nous bombardent. Mais qu’ils sachent que nous restons ici et que par notre exemple nous montrerons que dans ce pays il y a des hommes qui ne se déroberont pas aux obligations qu’ils ont investis… »

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Bibliographie



- Ma femme de ta vie, éditions Actes Sud Babel, 2007


- Nager nues, éditions Actes Sud, 2013

dimanche 1 septembre 2013

David Le Breton


La voix n’est localisée nulle part, sinon entre les organes qui permettent son émission. Elle est corps sans organes, corps subtil flottant autour de la chair, émanation sensible d’un souffle venant des poumons qui fait vibrer les cordes vocales. Les sons résonnent dans l’espace supra-laryngé et viennent se moduler à travers les lèvres qui leur donnent leur ultime articulation. Pourtant, la voix se trame toujours dans le silence, elle n’est pas une émission ininterrompue, elle doit se taire un instant pour reprendre son souffle, se donner le temps de la réflexion. Mais elle ne vient de nulle part, elle est précédée d’une voix intérieure qui lui prépare le terrain pour l’évidence de sa formulation. Le silence est un modulateur, un balancier dont le mouvement autorise la clarté de la parole énoncée. La voix est une vibration sonore sur l’infini silence qui l’enveloppe. Sinon, elle s’étoufferait dans un flux continuel, elle ne porterait plus la signification mais glisserait dans le son pur, inintelligible.
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La voix, si elle échappe au corps, lui est cependant enracinée, il n’y a pas de voix sans corps.
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Un corps harmonieux est celui qui se tient droit, tendu vers le haut, élancé. Il n’a pas de ventre. Cette tension vers le haut, vers ce qui est « élevé » au sens physique et moral du terme, rend plus fragile l’individu.
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Une voix émanant de la tête ou de la gorge, voire de la poitrine, n’a pas la résonance de celle qui vient du ventre, la seule qui atteste que toute la personne est dans sa parole.
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Le propos est de penser non pas abstraitement, mais avec la totalité de sa personne, et la tonalité de la voix en est l’une des expressions.
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C’est la voix qui donne la signification, non les termes du langage.
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La lutte contre les autres langues parlées sur un territoire renvoie à une volonté d’hégémonie politique d’un groupe sur les autres. La création des identités nationales en Europe aux XVIII-XIXe siècles s’est traduite notamment par le souci d’unifier les peuples en unifiant les langues.
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Les langues populaires ou non-européennes sont perçues comme des vestiges de l’histoire, une étape vers une seule langue digne de la perfection du monde moderne. La lutte contre les particularités linguistiques d’une société entretient la volonté d’une voix commune élaguée de ses différences.
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La voix est toujours prise dans une trame d’affectivité, même quand elle est paisible. Ses mouvements, c’est-à-dire son intonation, sa ligne mélodique, son rythme, son timbre, traduisent les méandres affectifs du sens.
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L’aisance de l’enfant à s’inscrire dans l’échange, c’est-à-dire à comprendre, à émettre et recevoir du sens, est une donnée anthropologique présente avant même l’acquisition du langage. La communication englobe toutes les composantes du corps, y compris la voix.
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L’enfant est dans la jouissance d’un matériau pur, sa voix, dont peu à peu l’usage s’élargit au profit de la symbolisation et de l’entrée dans le registre de la parole.
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L’enfant auquel les parents ne parlent pas, répondent à contretemps, ou de manière inappropriée, a plus de difficultés que les autres dans son expression.
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Ni la voix du père n’est tout entière dans la loi, ni la voix de la mère tout entière dans la jouissance. Les deux voix ne cessent de se mêler et d’alterner les registres pour que l’enfant accède à sa voix singulière, si l’une des voix est défaillante il en porte les séquelles.
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Pour posséder une voix propre, l’enfant doit avoir établi entre sa mère (ou la personne qui en tient lieu) et lui la distance propice, ni trop loin où il la perd, ni trop près où il s’étouffe.
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Toutes les modalités physiques misent en œuvre pour survivre illustrent l’étonnante capacité d’adaptation dont dispose l’homme, même plongé en situation extrême. Cette force de résistance puise dans la plasticité de sa condition corporelle.
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L’homme n’existe pas sans l’éducation qui modèle son rapport au monde et aux autres, son accès au langage, et façonne simultanément les plus intimes des mises en jeu de son corps. Pour avoir une voix il faut avoir entendu celle des autres, et notamment la voix maternelle, la première de toutes, et il faut être entré dans le langage de la communauté.
La parole n’est jamais acquise une fois pour toutes, elle exige pour se maintenir la nécessité d’un échange vocal régulier avec les autres. Si la mémoire n’en est pas entretenue elle s’efface, et si la solitude dure trop longtemps elle disparaît sans retour, comme le montre l’expérience d’hommes ou de femmes livrés à la solitude pendant des années à cause des circonstances.
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Une parole sans autre, même si elle est prolixe, reste autiste, elle se nourrit de sa propre voix pour ne pas avoir à supporter la rencontre. Elle se noie sans sa formulation sans croiser le visage de l’autre qui briserait le miroir. Parfois, seule demeure la voix dans le naufrage du reste.
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L’évidence de la voix dans la vie quotidienne occulte combien elle est nécessaire pour ne pas se sentir soudain arraché à l’humanité ordinaire.
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La parole est le lieu primordial de la relation à l’autre, perdre l’usage de sa voix traduit le retrait hors de l’élémentaire de la vie ordinaire, et le porte-à-faux de l’individu désormais incapable de se faire comprendre. En se privant de la possibilité du langage, il est sans voix au sens littéral du terme.
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Le chant est une forme coutumière de la voix en liberté.
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L’autorité politique ne tient pas à la connaissance de l’écriture, mais des conditions sociales et culturelles. La « perfidie » n’est ni dans l’écriture, ni dans la parole, mais dans les conditions politiques de leurs usages.
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Ecrire est un dialogue infini avec les voix innombrables qui se pressent en nous et qui n’en finissent pas d’insister pour attirer l’attention, chacune essayant de prendre le pas sur l’autre. Au moment où je cesse d’écrire, d’autres voix se font entendre pour me rappeler ce que je n’ai pu saisir et qui hante encore ma réflexion.

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Bibliographie


- Eclats de voix, Une anthropologie des voix,  éditions Métailié, 2011


-  Marcher, Eloge des chemins et de la lenteur, éditions Métailié, 2012



lundi 12 août 2013

Maurice Blanchot


L’absence de communauté n’est pas l’échec de la communauté : elle lui appartient comme à son moment extrême ou comme à l’épreuve qui l’expose à sa disparition nécessaire.
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L’être isolé, c’est l’individu, et l’individu n’est qu’une abstraction, l’existence telle que se la représente la conception débile du libéralisme ordinaire.
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Dans une société marchande, il y a certes commerce entre les êtres mais jamais une « communauté » véritable, jamais une connaissance qui soit plus qu’un échange de « bons » procédés, fussent-ils aussi extrêmes qu’on puisse les concevoir. Rapports de forces où c’est celui qui paye ou qui entretient qui est dominé, frustré par son pouvoir même, lequel ne mesure que son impuissance.
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L’apathie, l’impassibilité, le non-lieu des sentiments et l’impuissance sous toutes ses formes, non seulement n’empêchent pas les relations des êtres, mais conduisent ces relations au crime, qui est la forme ultime et (si l’on peut dire) incandescente de l’insensibilité.

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Bibliographie



- La communauté inavouable, Les éditions de minuit, 1983