samedi 23 mars 2013

Pierre Jourde


Vous n’avez rien à dire. Rien à raconter, à part une histoire banale et inepte. Vous ne savez pas écrire, sinon sous la forme d’un plat compte-rendu. Vous voulez être écrivain ? Rien de plus simple, rien de moins fatiguant. Apprenez à faire résonner la platitude.

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L’édition produit, la critique défend, sous le masque de l’exigence, de la littérature bas de gamme.

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De nos jours, trop de poètes encore produisent, au prix de veilles épuisantes, d’angoisses dont on n’a pas idée, de tortures mentales inouïes, une quantité somme toute assez restreinte de textes compte tenu de l’énergie dépensée. Ces œuvres, ces gouttes de sang extraites par le poète de ses veines, vont se dessécher dans des plaquettes et des revues confidentielles achetées (mais tout de même pas lues) par la femme du poète, la mère du poète et parfois le collègue du poète. En termes économiques, c’est une perte sèche. Du point de vue humain, c’est inadmissible.

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Ayant l’air de parler des choses, on ne parle que de soi, de sa fine et admirable capacité à accueillir le monde.

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La quête de l’objet authentique menace naturellement de verser dans l’autosatisfaction, et plus encore dans la satisfaction en général. Le minimalisme a vocation à devenir une variété microscopique du pittoresque.

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Chez les écrivains probes (les grands écrivains donc) la présence et la perte ne cessent de se creuser, de s’affronter dans le langage, l’extrême particularité ouvre sur une inquiétude.

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Ainsi va le débat littéraire : à grands éclats de voix et grandes idées générales on parle d’autre chose que des mots imprimés sur une feuille de papier.

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La salutaire précision n’est pas incompatible avec la complexité. Rejeter toute complexité au nom de la haine du flou comporte quelques  risques d’aveuglement.

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Bibliographie

- La littérature sans estomac, éditions Pocket, Agora, L’esprit des péninsules, 2002

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Sur internet



mardi 26 février 2013

Poètes et poésie : une éternelle absence


En prélude provocateur au "Printemps des poètes" et pour répondre au questionnaire de Victor Varjac, avec remerciement à Claude Doglio.



Que représente pour vous la poésie ?

Rien ou tout, c’est selon. Pas seulement la poésie, mais la vie, la vie selon son fil poétique que tout un chacun est en mesure de tirer ou de rompre, c’est selon.
La poésie ne représente rien, elle est ou elle n’est pas, elle est où elle n’hait pas.

Quel rôle pourrait-elle (ou devrait-elle) jouer en ce début de XXIème siècle ?

La poésie, si elle est, ne joue aucun rôle ; elle vit, elle vibre, elle ne joue pas, ne triche pas ; elle n’aborde aucune scène dans les projecteurs d’actualités médiocres, et nul ne dit si ce sont eux ou elles.
La poésie, si elle est, ne peut se masquer derrière un quelconque costume. Elle joue mal, très mal. Alors elle fuit les lieux où se massent les foules en transes. Et lorsqu’elle joue, elle perd son vrai costume de poésie, elle est nue, et elle montre l’envers de son visage qui est l’envers du poète, là où il n’est plus ce qu’il prétend être mais sa pâle imitation.

Qu’est-ce qu’un poète ?

Le poète n’est rien. Il n’existe pas, sinon dans le regard de ceux qui aiment les étiquettes et qui lui en collent une sur le regard au point qu’il ne se reconnaît plus. Ou, lorsqu’il se reconnaît sous cet étrange accoutrement, il n’est déjà plus poète. Il n’est alors plus que la fade reproduction de ce que le monde attend du poète, et il doit fermer sa gueule puisque c’est ainsi que ce dernier aime les poètes.

D’après vous a-t-il une place dans notre société moderne ?

Le poète n’a pas de place dans une société moderne. Dans une société oui, mais ni moderne ni ancienne. Dans une société qui sache faire société, peut-être, mais c’est une utopie. Et le poète ne sait vivre qu’en ces territoires inaccessibles où l’Homme serait enfin Homme. Mais ils ne savent pas, ni l’Homme, ni le poète comment s’y prendre.
Le poète ne sait pas être moderne, il ne sait qu’être là où le placent ses mots. En cet endroit il est inaccessible, évanescent, absent. Nul ne peut l’y retrouver. Même là, serait-il à sa place ? Lui-même se pose la question.

Si oui, laquelle ?

J’ai dit non, je persiste et je signe. Pas de place, trop de monde, trop de bruit, trop de vanités et de prétentions. Les Poètes qui s’y complaisent ne sont qu’horribles prétentieux qui se collent eux-mêmes leur pédigrée, histoire d’amuser la galerie, de s’y montrer. Et on les voit, mais dès l’instant où ils apparaissent sur la scène, ils ne sont plus poètes : ils ne sont que ce que le monde veut faire d’eux. Alors ils parlent. Mais que disent-ils ?

Le poète est-il un être dangereux ? Si oui, pourquoi ?

Le poète n’est pas dangereux, il est. C’est la société qui est dangereuse, et il est bien dommage que seuls les poètes voient où les non poètes, ceux qui parfois parlent de poésie sans rien en savoir, mènent les humains que nous ignorons être.
Les non poètes qui tiennent le haut du pavé, ne sont même plus capables de les lancer à la petite gueule bien sympathique des gentils présentateurs de dame poésie, en déshabillé transparent, si transparent qu’elle est nue sous les rires gras d’un monde qui s’écroule.

Connaissez-vous un ou plusieurs poètes vivants ?

Je nie l’existence de toute poésie et donc de tout poète. N’est poète que celui qui garnit mes étagères, et là, il est déjà mort, même s’il est encore en vie. Car tout poète meurt avec ses mots lâchés. Il part en lambeaux de pages et de livres jusqu’à son extinction complète. Il construit de belles œuvres posthumes, et, six pieds sous terre il mange les poèmes par la racine et se marre devant les mines attristées de celles et ceux qui lui crachèrent à la gueule de son vivant pour lui tresser couronnes de louanges quand il n’a plus que ses os à offrir en partage.
Et ça crève vite un poète vivant puisque sa poésie ne le nourrit pas. Ça laisse même pitoyable descendance de sans le sous, de traînes savates, de gueux et de miséreux qui ignorent eux-mêmes la portée et la richesse d’une vie si vite passée de vie à trépas.

Si oui, lequel (ou lesquels) ?

Je persiste et je signe : je ne connais que des poètes morts dans et à travers leurs œuvres. Basses ou hautes, elles sont leur cercueil. Et plus ils se montrent vivants en se proclamant  « poètes » et plus ils sont morts à toute poésie.

A votre avis, pour quelles raisons le poète est-il le grand absent des médias ?

Mais pourquoi les médias porteraient-ils le moindre intérêt à une chose aussi inutile et vaine que la poésie. Ils ont bien mieux à faire : parler des guerres et des famines, parler des petites combines et tricheries des poètes de la banque mondialisée, parler des non propos d’hommes politiques dépourvus de tout rêve, dépouillés de toute utopie.
Le rêve et l’utopie n’ont jamais rapporté le moindre dividende, alors, comment des médias dont la seule vocation est de remplir quelques coffres forts très pudiquement cachés sous le cache-sexe de fortunes encensées, montrées comme l’idéal absolu d’un monde pourtant à l’agonie, comment donc de tels médias pourraient s’intéresser à ces traines savates que certains nomment poètes.
Non, les médias ne s’intéressent aux poètes et à la poésie qu’à l’instant où ils et elle n’ont plus rien à dire, à proclamer, et donc où ils et elle ne sont plus ni poètes ni poésie mais marchandises.
Alors je le dis haut et fort, je m’en moque que les médias ignorent la poésie qui soit digne d’en être une, et d’ailleurs je les ignore : ils ne m’intéressent pas plus que ça ; parce que depuis longtemps leurs cœurs et leurs esprits ne sont plus perméables à rien d’autre qu’aux monnaies grappillées sur le dos des miséreux.
Ce que je crains le plus c’est d’être dénommé poète et le jour de ma reconnaissance par ces imbéciles, je sais que je devrai tirer ma révérence, pour satisfaire à la mort de toute poésie en moi.
C’est pourquoi je ne reconnais le droit à aucun printemps autre que celui des peuples écrivant la poésie de leur propre destinée. Et je dis que toutes ces célébrations du poème et des poètes m’emmerdent.

Xavier Lainé, 10 février 2013

mercredi 23 janvier 2013

Vincent Delecroix



Il faut que la langue chante de nouveau pour qu’elle puisse dire quelque chose en vérité, qu’elle se ressource par le chant à la parole primitive.
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Le chant, c’est la voix. La voix de l’individu et du sujet politique. Tuer le chant, c’est dire : cette voix ne compte pas. On ne veut pas d’un régime (au sens politique) des voix – on ne veut pas d’une république. Alors les seules voix qu’on peut entendre encore sont celles qui crient. Il n’y a plus que dans le cri que nos oreilles endurcies savent l’entendre ; il n’y a plus que dans le cri que nous pouvons la faire entendre.
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L’Ange de l’Histoire vient à toi. Sa figure est à la fois pâle et grimaçante, tu ne sais s’il pleure ou se moque de toi. Il te dit : Que chanteras-tu désormais ? les petits plaisirs de la vie, les petites béatitudes ? le bel aujourd’hui ? l’espoir, la bonté, l’amour ? avec quelle voix ?
Et pourtant, quel autre moyen de reprendre la parole ? Quel autre moyen, pour que le silence ne nous engloutisse pas à jamais ? Il fallut  reprendre la parole contre la puissance du silence que nous avions nous-mêmes libérée, contre la voix blanche et radicalement détimbrée, contre l’absence de voix. La voix humaine ne se retrouve que par le chant. Contre le déchant, il fallut un rechant.
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Le chant ne trouve jamais sa nécessité réelle, décisive, que dans la menace du silence qui guette l’homme et sa parole. Il chante à partir de tout ce qui menace de lui arracher la langue, à partir de tous les processus de spoliation, de réduction, d’extermination de lui-même. Il chante à partir du désespoir de ne pouvoir jamais chanter de nouveau. Le chant n’est jamais qu’un rechant. C’est là, c’est de là qu’il s’élève – du lieu où il ne reste plus qu’une radicale alternative : s’engloutir dans le silence ou reprendre la parole.
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Tu vois, c’est simple : essaie de dire quelque chose, quelque chose, justement d’inouï. Tu ne peux le faire qu’en te réappropriant le langage, et c’est alors que ta voix singulière surgira. Autrement dit, ta voix singulière n’est pas l’objet perdu après lequel tu cours en vain dans le brouhaha, elle n’est pas derrière toi – mais devant, parce qu’elle est liée à ce que tu dis.
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Cesse de parler pour ne rien dire et tu chanteras. Et c’est alors qu’on entendra ta voix.
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Faire chanter la parole, ce n’est pas la faire sonner. Ce n’est peut-être pas même la rendre musicale. C’est la décaler, en y introduisant un parasitage dans le régime habituel du discours.
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C’est l’amour infini montant dans l’âme qui donnera le monde, c’est-à-dire l’occasion de l’écrire et de le penser ; c’est lui qui fait devenir voyant.
L’  « amour » ne qualifie pas un état sentimental du poète. C’est une expérience du monde qui peut permettre d’enchaîner à la fois des visions et des pensées à partir d’affects.
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Le lyrisme n’est pas l’intrusion indiscrète et envahissante de l’homme partout dans les choses du monde, c’est le contraire : l’état créateur, qui efface le créateur lui-même, par lequel les choses du monde paraissent pour elles-mêmes. Mieux que cela : c’est l’état qui fait passer le sujet lui-même dans le paysage, qui l’intègre dans le bloc qu’est le monde présenté dans l’œuvre.
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Ce qui chante en toi te dépasse sûrement, ou sûrement tu te dépasses, dans les deux sens, en chantant. Mais à partir de là tu peux penser, et peut-être autrement. C’est à la fois la possibilité de l’art et celle de la pensée. Ce qui d’une part remonte, ce qui jaillit du fond – c’est l’amour infini qui te monte dans l’âme, ou c’est la douleur, bien antérieure à toi-même –, et ce qui d’autre part vient à toi de l’extérieur, comme extérieur. Et entre les deux, toi : toi qui chantes, c’est-à-dire qui penses et qui, peut-être, écris.

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Bibliographie

- Chanter, Reprendre la parole, éditions Flammarion, 2012

lundi 21 janvier 2013

Georges Brassens



Je me fous de tout ce que j’ai écrit. La seule chose qui m’intéresse est ce que j’écrirai demain.

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Parti avec ses jambes un matin de son enfance, il était rentré sans le soir. Sa mère lui avait passé un savon.
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On avait essayé de marcher au plafond. Mais au plafond, il y avait aussi des chats. Il y en avait même un peu plus que par terre et si l’on se fut avisé de les en chasser, on se serait aperçu sans doute qu’il n’y avait pas de plafond.
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Au réveil, le premier geste consistait à retirer de notre bouche, le ou les chats qui y avaient passé la nuit douillettement. Chez nous, en effet, si l’on déclarait « j’ai un chat dans la gorge », c’était au sens propre que l’on parlait.
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On mit en vente le clou unique, extraordinaire, qui entraînait la ruine des fabricants de clous. On avait, supposons, cent caisses à clouer, on les clouait toutes avec le même clou et ça tenait.
On mit en vente l’avion si rapide qu’il permettait d’être revenu au point de départ avant même d’être parti, avant même d’avoir eu  l’idée de partir.
On mit en vente la pipe dite « Auto-fumeuse », une pipe se fumant toute seule sans qu’on soit obligé de la mettre à la bouche et de la fumer. Il suffisait de la bourrer, puis de l’allumer, et elle se chargeait du reste. Elle grillait son paquet de tabac en trois quarts d’heure.
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Par inadvertance, il lui arrivait de poser sa croupe sur une grammaire. Elle commettait à rebours la confusion de son mari. Il avait pris des grands-mères pour des grammaires ; elle prenait des grammaires pour les grands-mères. Tout rentrait dans l’ordre.
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Comme moi, vous savez encore que si le pays où nous habitons a perdu la guerre, c’est que, par une nuit d’averses, le général en chef des armées territoriales qui ignorait l’identité du seul soldat recelant de la poudre à moineaux dans sa cartouchière fit entrer, pour sauver la poudre, toutes ses armées dans l’utérus de notre amie qu’à la faveur de la distance et de l’obscurité il avait pris pour une grotte. On sut plus tard que cette prétendue poudre à moineaux recelée par ce seul soldat n’était en vérité, et fort heureusement, que de la poudre d’escampette et que ce seul soldat la partagea équitablement avec tous ses compagnons d’armes lesquels perdirent la bataille et gagnèrent notre estime. Mais la tempête approche et nous ne sommes pas ici pour écrire l’histoire.
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La fumée des grammaires empuantissait peu ou prou l’atmosphère vaginale. Baste et jarninoir-de-fumée, à la matrice comme à la matrice. Les grands-mères étaient retombées en enfance. Elles n’allaient pas tarder à se prendre pour des embryons.
On fit la figue à la tempête.

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Bibliographie

- La tour des miracles, éditions 10/18, 1982