mardi 5 juillet 2022

Remettre de l’humain dans la relation de soin

À propos de Edouard Zarifian, « La force de guérir », éditions Odile Jacob, 2001





Des années que ça dure, que vous n’allez pas bien. Vous consultez votre médecin. Puis vous devez être « pris en charge » (le terme en dit long sur le mépris de votre autonomie) par des infirmières, des kinésithérapeutes.

Des années que ça dure, que les soignants qui vous accueillent ont été formés à une théorie scientifique de la médecine qui considère que les statistiques ont valeur d’exactitude et que l’acte technique reconnu par celles-ci est l’alpha et l’omega des traitements qui vous conviennent.

Des années donc que l’humain que vous êtes est considéré de haut par une pratique soignante dont on ne peut pas dire qu’elle soit volontairement déshumanisée puisque l’humain n’est pas compris dans les formations.

Pour couronner le tout, des années que, par l’entremise de l’Assurance maladie gérée par des technocrates plus soucieux de la gestion financière de l’organisme que de la santé publique, les honoraires et salaires des soignants sont maintenus à un niveau assez bas pour qu’ils soient amenés à multiplier les actes pour se garantir un revenu digne de ce nom.

Vous allez donc chez votre médecin, je ne cherche pas ici à généraliser mais c’est si souvent le cas : il vous reçoit le plus rapidement possible, cherche dans le catalogue Vidal le traitement qui semble vous convenir (sans aucune certitude scientifique soit dit en passant), et quelques minutes plus tard, vous voici ressorti muni de votre ordonnance vous autorisant à prendre des molécules auxquelles vous ne comprenez rien (sans même mention des effets indésirables), vous invitant à faire venir infirmier(ère) ou kinésithérapeute  qui appliqueront, avec soin et compétence, les mentions précisées sur l’ordonnance, sans prendre le temps, eux non plus, car persuadés que leur geste technique sera le bon, et qu’il serait vain d’en perdre, du temps, à mieux connaître le terrain économique, social, affectif ou psychologique qui vous a peut-être conduit à perdre votre santé.


Je disais ne pas chercher à généraliser. Si certains ne rentrent pas dans le jeu, c’est plus par disposition personnelle et non parce que les formations permettent d’envisager une autre manière de concevoir la relation de soin.

Ainsi en est-il d’Edouard Zarifian⁠1, et de son ouvrage publié en 1999, intitulé « La force de guérir ».

Parfois, on me dit exagérer lorsque je parle d’une « médecine scientiste ». On a peut-être raison et bien évidemment les tenants de cette médecine là étant plus nombreux que les autres, on pourra toujours m’expliquer que c’est une manière de se rassurer que de lire un ouvrage comme celui-ci.

Or, il se trouve que mes recherches de praticiens recevant chaque jour des patients englués dans une vie parfois ingrate, me mènent bien souvent aux mêmes considérations qu’Edouard Zarifian : 

« Quoi qu’en pensent les tenants de l’idéologie scientiste, parler et être écouté est encore le meilleur moyen pour apaiser la souffrance de quelqu’un qui « veut dire quelque chose ». » (Page 116)

Si la souffrance et la maladie ont un sens inscrit dans la vie de chacun, ce sens ne peut être mis en évidence que dans une relation aux autres et en particulier dans la relation de soin.

En quelque sorte, la relation de soin devient ce moment qui permet d’opérer les relations, les liens entre ce qui est vécu parfois depuis de nombreuses années, et l’émergence des symptômes.

Le relation de soin  devient alors un échange, un dialogue qui nécessite d’en prendre le temps : « On a toujours besoin de l’autre pour découvrir qui on est », écrit Edouard Zarifian, « pour atteindre son propre savoir et connaître son propre pouvoir. C’est la vertu de l’échange, où chacun donne et reçoit, que d’y aider. La prouesse technique peut aider à guérir, mais cette alchimie ne se produit vraiment que si l’on y introduit de l’humanité. » (Page 123)

C’est ce temps nécessaire, non reconnu par les nomenclatures obsolètes d’un système social condamné à la rentabilité financière, qui manque le plus aux soignants.

Ce temps qui permet de prendre connaissance, d’observer et de mesurer la place que tiennent les symptômes chez le patient.

C’est en prenant ce temps nécessaire qu’il devient possible de mesurer à quel point la maladie se met à occuper tout l’espace, avec des graduations différentes d’un sujet à l’autre.

« Un homme n’est pas malade, il devient la maladie. Il se transforme. Intégralement. Il se met à vivre différemment, on ne le regarde pas non plus  de la même façon. Il est quelqu’un d’autre. » (Page 156)

C’est à ces différents stades d’envahissement par la maladie que le soignant doit pouvoir porter attention afin de proposer les aides thérapeutiques capables de soutenir le patient dans sa volonté de rémission.


Je parle de rémission car le terme de guérison sous-entend un retour à l’état originel quand chaque évènement traumatique est un apprentissage, un changement en profondeur permettant le retour à un équilibre, une homéostasie un instant perdue.

Le patient alors devient acteur de sa rémission, de son évolution avec les symptômes. Il ne s’agit pas seulement de « guérir » :  « Guérir ? Pour faire quoi ? Qu’est-ce qui est préférable ? Être bien portant, mais confronté à toutes les obligations et contraintes de la vie en société ? Ou être protégé par le statut de malade ? » (Page 158)

Il s’agit donc, non d’installer le patient dans sa maladie et une dépendance à des traitements absorbés passivement, mais de le rendre acteur de sa rémission, plus conscient du rôle de son environnement dans la survenue de sa pathologie.

Pour aller dans ce sens, c’est d’humanité que la médecine doit s’imprégner, non simplement de l’application de gestes techniques répétés à l’identique, patient après patient, sans avoir le temps de connaître chez chacun dans quelle relation pathogène avec son milieu il s’est installé, le plus souvent à son insu.


Xavier Lainé


Manosque, 4-6 juillet 2022



1 Édouard Zarifian, né le 22 juin 1941 à Asnières (Hauts-de-Seine) et mort le 20 février 2007 à Ouistreham (Calvados), est un psychiatre, professeur des universités-praticien hospitalier français. Il est connu pour ses ouvrages alertant sur les intérêts des laboratoires pharmaceutiques et les dangers de l’utilisation systématique de substances chimiques tels les psychotropes en place de traitements plus humanistes prenant en compte la personne du malade.

Voir sa fiche sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Édouard_Zarifian

mardi 28 juin 2022

Le progrès se traduit parfois par un recul

 



A propos de Menace sur nos neurones, de Marie Grosman et Roger Lenglet


Depuis si longtemps mes inquiétudes étaient là.

Bien sûr on me dira toujours qu’une inquiétude ne fait pas science, et pourtant, depuis trente ans, combien de gens atteints de sclérose en plaque, de scléroses latérales amyotrophiques, de Parkinson et autres Alzheimer sont-ils passés entre mes mains ?

Parfois si jeunes que leur âge venait bizarrement contredire l’idée répandue que ces maladies seraient le triste apanage des sujets vieillissants.

Logique, non ? Les progrès de la science nous maintiendraient en bonne forme de plus en plus longtemps, mais voilà, leur rançon se monnaierait en lourdes et accablantes maladies dites auto-immunes.

Sauf que de mon expérience je tirai soucis de voir des sujets de plus en plus jeunes touchés de ces étranges pandémies, quand ils ne cumulaient pas, les veinards avec quelque cancer plus ou moins en rémission, traités à lourdes doses chimiothérapiques. Parfois même ils avaient bénéficié des largesses des traitements antidépresseurs pour mieux faire passer la pilule d’une vie de plus en plus dégradée.

Arrivés dans mes mains, ils espéraient et espèrent encore, les bougres sans que je puisse même leur faire part de mes doutes.

Les articles ne manquaient pas qui soulevaient maintes questions. La disproportion des enquêtes épidémiologiques de pays à pays, ne pouvaient que nous alerter un peu plus.

Mais non, silence sur la ligne, et comme nulle structure professionnelle n’existe qui permette de se poser collectivement les questions, il ne reste plus qu’à demeurer seul, face au patient, ruminant la longue litanie des inquiétudes.

Je m’entends chaque jour dire que plus j’avance en mon métier, plus je suis obligé de constater que viennent s’échouer sur ma table tout l’épuisement d’un monde absurde.

Parfois, j’aimerais même pouvoir me tromper. Parfois même j’appelle encore de mes vœux un sursaut professionnel qui ferait prendre en compte notre environnement parmi les causes probables de ces troubles étranges, de plus en plus mal diagnostiqués, ou de plus en plus tardivement, ou parfois même aggravés alors que le diagnostic fut posé en temps et heure, avec ses traitements pires que le mal à la clef.

J’ai même accepté de siéger dans une Union régionale de Santé, en pensant naïvement que de tells questionnements y trouveraient leur place. Belle naïveté, pour de vrai.

Alors, je lis, je lis et tombe par hasard sur « Menace sur nos neurones », de Marie Grosman et Roger Lenglet et voilà que tout s’éclaire. Car ce que je croyais, venant du béotien que je suis, n’être que l’émergence d’un petit côté paranoïaque, se trouve tout à coup partagé. Je m’aperçois brutalement que je n’étais pas le seul à m’interroger : des scientifiques du monde entier, des épidémiologistes, des toxicologues sont allés fouiller dans le monde glauque de cette fiance qui tient le monde au risque de commercialiser des poisons et de les répandre, dans l’air, l’eau, la terre, transformant notre jolie planète bleue en enfer neurotoxique, sans rencontrer la moindre opposition de nos gouvernants, eux-mêmes conseiller par des « experts » pour le moins partiaux.

Depuis si longtemps je clamais l’illogique d’un remboursement sans claire vision de ce qui était remboursé, alors que mes propres soins, qui n’utilisent aucun subterfuge se voient peu à peu bannis au nom de rigueurs économiques avec œillères.

Etrange comme les économistes dogmatiques de ce temps n’ont aucun regard sur ce qui fait mal !

Ce que médias et gouvernants mettent sous le terme de santé publique n’est plus que l’ombre d’elle-même car il s’agit moins de mener les enquêtes épidémiologiques et toxicologiques que de favoriser une « industrie du soin » dont la matière est constituée de pathologies avérées ou supposées, voire désormais inventer et permettre ainsi aux industriels de la chimie, de la pharmacie et de l’agro-alimentaire d’engranger de substantiels profits, sous couvert de pseudo agences indépendantes mais dont les experts émargent auprès de cette même filière.

Depuis fort longtemps je tente de faire entendre aux opposants à ce système la nécessité d’être très clair sur ce que l’on dit : la santé c’est ce que l’on a avant que d’avoir besoin de soins, et, hélas, dans l’escalade qui fut la nôtre depuis maintenant un siècle, nul n’en a plus cure, sinon quelques lanceurs d’alertes qui ont bien du mal, dans notre pays réputé démocratique, à se faire entendre.

Je ne vous livrerai pas toutes les informations contenues dans cet ouvrage, indispensable à la prise de conscience des enjeux qui se trament derrière ce qui reste du ministère de la santé et de ses agences régionales, mises en place par la loi inique d’une ministre dont la collusion avec les intérêts privés n’est plus à démontrer. Il faut tout simplement acheter, lire et faire lire ce livre.

Je me contenterai de faire mienne sa conclusion : « Nous avons maintenant les éléments en main pour sortir notre société neurotoxique de l’impasse terrifiante où elle s’est engagée. Mais il faudra pour cela que des forces citoyennes se mobilisent et contraignent les politiques à accepter la démocratie sanitaire qu’il faut bâtir ensemble. Cela passera forcément par une remise en question d’un système de santé exclusivement centré sur l’approche thérapeutique. Comme nous le notions avec André Aschieri, en 2000 : « nous avons hérité d’un système de santé entièrement tourné vers la médecine curative et n’accordant qu’une part ridicule à la prévention ; au point qu’on a pu qualifier le ministère de la Santé de ministère de la Maladie. » C’est un énorme défi. Nous savons aujourd’hui qu’il sera plus difficile à relever que celui de la révolution pasteurienne. Contre ceux qui le traitaient de paranoïaque et se refusaient à croire que des microbes invisibles étaient une menace omniprésente, Louis Pasteur a redéfini la médecine moderne et la prévention autour des notions de bactéries et de virus. Peu d’esprits étaient alors capables d’en évaluer les enjeux. C’est l’un des grands paradoxes de l’histoire de la santé publique que de devoir maintenant affronter les monstres économiques qui sont nés de cette révolution et s’en sont nourris. »


Xavier Lainé

Manosque, 30 octobre 2011


Marie Grosman et Roger Lenglet, Menace sur nos neurones, Alzheimer, Parkinson… et ceux qui en profitent, éditions Actes Sud, Questions de société, 2011, 22€ dans toutes les bonnes et vraies librairies.

Note publiée en 2011 sur le site Exigence Littérature : Exigence littérature



dimanche 16 janvier 2022

Poésie des profondeurs

 





À propos de Sommeils, de Robert Desnos, éditions NRF Poésie:Gallimard, 2021


Voici que Robert Desnos entre en sommeil. 

De cette profondeur jaillissent mots et illustrations sur bouts de papier épars.

Que André Breton recueille avec soin et conserve, bien au-delà de la fin atroce au camp de Teresienstadt, en Tchécoslovaquie.


CI GÎT etc…



LA COULEUR DE l’éternité n’A PAS DE NOM



ETERNITE

DEFENSE                                                D’AFFICHER

FRAPPEZ

FORT


(Écrit sous hypnose du  29 octobre 1922)


Les feuillets dorment dans les archives Breton puis sortent de l’ombre : une première version de Sommeils de Robert Desnos fut publiée partiellement chez Jean-Michel Place en 2015.

Une version augmentée est parue dans la collection Poésie, chez Gallimard, sous la direction de Christophe Langlois.


Ces documents, oeuvre de Robert Desnos au cours des expériences hypnotiques menées sous la direction de André Breton, nous ouvrent les fondements du surréalisme mais peut-être aussi ceux de la poésie elle-même.

Ces bribes de textes et leur illustration nous posent question : l’écriture poétique tient-elle seulement d’un geste littéraire esthétique, ou d’une forme de communication avec les substrats inconscients qui nous font percevoir le monde à la fois dans sa réalité la plus crue et dans sa dimension parfaitement onirique ?

Du monde réel au monde rêvé, la poésie jette des ponts.

Que sais-je de ce qui va jaillir avant de l’avoir écrit ?

Je contemple après coup les lignes que tracent les mots sur la page blanche.

Me voici perplexe, lisant ce que je ne suis pas convaincu d’avoir écrit.

Ce qui vient du poème plonge aux profondeurs de l’être, de la vie.

Bien sûr fut le rythme qui permettait de transmettre de bouche à lèvres, le lien que les humains pouvaient ou non entretenir entre eux, et avec le monde naturel qui vit leur émergence.

Mais il y eut aussi ce long chemin intérieur qui fit de l’hominidé un humain, qui lentement le mena à prendre parole et donc à en perpétuer l’esprit et la lettre.

Avec ces Sommeils, de Robert Desnos, on touche à cet essence qui se parle bien au-delà de la parole, une écriture qui se trouve indissociablement liée aux graphismes comme hiéroglyphes témoignants de la vie intérieure du poète.

Or, il n’est de vie intérieure qu’en lien avec un monde, un univers, un environnement qui nous façonnent, laissent leurs traces mnésiques au plus profond de nos êtres.

Desnos, ainsi, certains jours, se faisait prémonitoire quant à son propre destin.

De l’avis de ceux qui assistaient aux séances, il était celui qui allait le plus loin dans l’hypnose, qui permettait à son inconscient d’exprimer le plus d’états d’où jaillissaient à la fois le texte et le graphisme.

Nous tenons là, avec la publication de ces feuillets en Poésie/Gallimard, une source précieuse sur l’expérience surréaliste mais aussi poétique dans son essence.


Xavier Lainé


Manosque, 16 janvier 2022


 

dimanche 19 septembre 2021

L’amour, plus fort que les spasmes de l’histoire

À propos de «  Quelque chose delle » de Jackie Dervichian, éditions Dergham, Beyrouth, 2018





À qui veut comprendre quelque chose au mystère du Liban, il faut lire « Quelque chose delle » de Jackie Dervichian.

En effet, avec tout son coeur, et comme cest un coeur immense, son livre dit un peu, beaucoup, à la folie quelque chose delle.

On y découvre un tissus d’émotions à fleur de peau, dans cette vie moyen-orientale chahutée par les identités et les migrations.

On traverse avec lhéroïne la tendresse partagée dune mère, dun père qui savent toute la difficulté d’être dailleurs, dici, de partout, éternellement chahuté de pays en pays, sans vraiment pouvoir planter ses racines quelque part, ou si ces racines existent, lendroit en est interdit daccès, les rejetant en éternel exil.

Cest toute la force et la faiblesse du Liban, dernier pays héritier dune cosmopolitisme sacrifié sur lautel des particularismes, des nationalismes.

Ce Liban là, multiculturel, véritable mosaïque, vibre dans ce foisonnement, cette exubérance. 

On suit pas à pas, au rythme dune prose poétique toute de tendresse et damour, les pas balbutiant de Saune. 

Il lui en faut de la tendresse et de lamour pour franchir les obstacles, avancer en terre tantôt accueillante, tantôt ravagée par les bombes et les attentats.

Lorsquon vit dans le confort européen, on a du mal à sentir tout ce quil faut damour pour survivre à lhostilité, traverser les périodes où les communautés sopposent jusqu’à sentretuer.

Pourtant cest ce quil lui faut, à Saune, cet amour salvateur qui est là, entre les lignes, comme une main tendue pour aider à ne retenir que la tendresse du monde.

Cest toute la force de l’écriture de Jackie Dervichian que de nous donner à sentir, à voir. Les mots se font poème, chant vibrant au rythme des battements du coeur.

Tout est là, il ne manque que les images. Bien que, en fermant les yeux et en suivant le rythme des phrases, on voit, on imagine.

Lamour est tellement fort quil nest plus de frontières, plus de barrières. 

Cest un monde qui souvre où les convulsions du siècle se trouvent apaisées dune main fraîche sur le front fiévreux.

Cest une étoile qui brille dans le ciel dOrient et donne envie douvrir les bras et de la bercer, Saune, sauvage et rebelle, belle comme un jour oriental, si pleine de son histoire qui traverse les spasmes de lHistoire.

On imagine cet élan retenu, cette infinie douceur qui se décline au fil dune vie, ce baiser qui sesquisse mais ne sexprime pas, sinon dans un murmure intérieur.

Cest un film dont les images en noir et blanc, ou en couleur sépia donnerait envie de ne cesser de le regarder pour la seule beauté des âmes qui se croisent.

Cest un hymne damour permanent, déposé sur les paupières du soir, un baiser tendre sur le front des étoiles, histoire de poursuivre dans les rêves toute la beauté de vivre.


Xavier LAINÉ


15 septembre 2021

jeudi 13 mai 2021

Lire la Commune 2


 À propos de : Le cri du peuple, de Tardi et Vautrin ; « les damnés de la Commune », de Raphaël Meyssan ; « Communardes », de Lupano Fourquemin, Mazel et Jean ; « Rouges estampes », de Jean-Louis Robert Carole Trésor et Nicola Gobbi


Je disais la difficulté à commémorer la Commune.

Je disais même ma répugnance à cette commémoration et mon attrait pour en faire vivre et revivre les idées maîtresses.

Après de brèves ouvertures entre 1792 et 1793, en 1830, 1848, elle fut le premier évènement notoire d’accès du peuple ouvrier (au sens large) à l’Histoire.

Une intrusion que, bien sur, la bourgeoisie thermidorienne, ayant donné naissance à la dictature napoléonienne, puis au rétablissement de la monarchie, ne pouvait tolérer.






C’est de cette intrusion foisonnante du peuple dans la grande histoire dont les bandes dessinées rendent compte.

Elles nous disent cette irruption soudaine d’un autre monde possible, jetant à bas les esprits de domination sans partage.

Ainsi, dans « Le cri du peuple », de Tardi et Vautrin, on suit pas à pas cette construction fragile, son exubérance heureuse, jusqu’à cette semaine sanglante où quarante mille communards et communardes furent fusillés, tandis que les cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants tués sur les barricades pourrissaient dans les rues et dans les fosses communes.

Tout l’art de la bande dessinées trouve ici son expression : nous faire vivre de l’intérieur un évènement que les vainqueurs voulurent et veulent encore rayer des livres d’histoire.






On retrouve cette veine en toute beauté dans les trois volumes signés Raphaël Meyssan, « Les damnés de la Commune », mis en forme, partiellement, de documentaire pour la chaine ARTE (Arte documentaire Les damnés de la Commune). Une oeuvre magistrale, dessinée selon les techniques d’époque de la gravure de presse et d’illustration.






Parti à le recherche de Lavalette, membre du comité central de la Commune, on croise un peuple de Paris fier de sa prise de pouvoir, persuadé de sa raison sans avoir conscience des fragilités naïves qui poussait les responsables à croire impossible que des soldats français, tirent sur leurs compatriotes.






Ils croyaient bien pouvoir triompher. C’est la mort, le sang et la déportation qu’ils trouvèrent au bout de leur chemin.

Et la tentative d’effacer à tout jamais les hauts fait d’un peuple conscient de sa force et de ses idées en rupture avec le monde ancien.






Les femmes n’y furent pas en reste avec en tête l’icône Louise Michel. 

Elle ne fut pas seule. Nombre de femmes s’investirent aux côtés des gardes républicaines et des communards, tant dans la constitution de cette brève république sociale, que dans la défense des barricades contre la folie meurtrière des versaillais.






La commune vit pour la première fois, à quelques exceptions près lors des révolutions de 1789, 1830, 1848, l’irruption des femmes revendiquant leur égalité au sein même des institutions.

On vit aussi pour la première fois leur rôle plein et entier, à l’égal des hommes, reconnu par les institutions de la Commune.

Lupano et ses associés nous invitent sur leurs traces. Encore une facette à laquelle l’art de la bande dessinée nous donne accès avec brio.






Enfin, et de façon sans doute un peu plus anecdotique (mais on ne peut pas douter que la période communarde eut aussi son lot d’anecdotes et de faits divers plus ou moins sordides, on pourra lire « Rouges estampes », de Jean-Louis Robert, Carole Trébor et Nicola Gobbi.

Voilà une entrée en matière façon polar avec une enquête policière menée par un commissaire nommé par le comité central de la Commune qui, en traversant les évènements de ce mois de mai hallucinant, suit la trace d’un noble criminel que la police officielle ne cherchait pas vraiment à confondre.

La commissaire nommé est un artiste graveur et la connaissance de son art lui permettra de résoudre l’énigme à l’instant où les versaillais triomphent dans le sang répandu, mettant un terme à l’enquête.






Ainsi, la bande dessinée se trouve à l’aise pour nous inviter à voyager dans cette intense période de l’histoire. Il faut tout l’art du dessin et du scénario pour nous faire pénétrer dans ce monde éclatant où des écrivains et des artistes se trouvent promus dirigeants, aux côtés des prolétaires, d’une république sociale visionnaire.

On conçoit que les versaillais aujourd’hui au pouvoir puissent mettre autant de hargne à saboter les acquis, ultérieurement conquis, dont les prémisses jalonnaient les décisions de la Commune. 

On conçoit aussi que ceux-là n’aient aucune envie d’en commémorer la mémoire.

Paix à leur âme, nous nous chargerons de cette mémoire et garderons vif le flambeau des idées généreuses.


Xavier Lainé


13 Mai 2021





vendredi 7 mai 2021

Lire la commune 1


À propos du dictionnaire de la commune, de Bernard Noël






Je ne savais pas trop comment parler de la Commune.

Alors, j’ai repris le Dictionnaire de la commune de Bernard Noël, posé là, dans ma bibliothèque depuis sa parution en 2001 aux éditions Mémoire du livre.

La Commune, cet évènement insaisissable depuis 150 ans qui échappe à toute commémoration tant il reste douloureux dans nos mémoires de lutte.

Après les thermidoriens de 1793 qui n’ont jamais vraiment lâché la pression, noyant dans les sang les révoltes de 1830 et de 1848, leurs héritiers à l’Assemblée Nationale, sous la figure de Thiers, ne pouvaient que faire un bain de sang de cet instant qui ne fut pas seulement parisien, mais qui ouvrit pour la première fois dans l’histoire, la perspective d’une véritable démocratie au service du peuple, une démocratie sociale.

Une démocratie sociale, voilà qui ne pouvait que faire frémir les bourgeois victorieux  depuis 93 et qui entendait dominer l’espace d’une République qui, à leurs yeux, ne pouvait que demeurer à leur service.

Les mêmes qui renversèrent 1789 à leur profit, oscillant entre royalisme à l’ancienne, bonapartisme de bon aloi, néo-libéralisme aujourd’hui, le principal étant que leurs profits soient saufs, ne pouvaient supporter que leur dictature économique puisse être contredite.

Mais comment lire un évènement aussi divers et multiple que la volonté du peuple d’entrer sur la scène de l’histoire ?

« La vérité d’un évènement se limite au fait qu’il a eu lieu. C’est donc son « avoir lieu » qu’il faut saisir, autrement dit tous les aspects de sa survenue dans leur concomitance. Mais voilà très exactement ce que ne peut pas faire l’écriture qui, condamnée au successif, doit développer une chose après l’autre et donner de la ligne là où il serait nécessaire de produire des précipitations. »

La vie a du mal à entrer dans un mode d’expression linéaire.

Écrire, lire, c’est suivre cette ligne qui va d’un point A à un point B et qui ne connaît pas l’embrouillamini, les circonvolutions, les contractions et les dilatations de l’espace et du temps.

Les convulsions de l’histoire n’entrent que difficilement entre deux couvertures, elles sont, dans leur complexité même inconciliables avec la linéarité de l’écriture.

C’est tout l’intérêt du dictionnaire de la Commune, oeuvre monumentale de Bernard Noël qui vient de nous quitter.

Cette oeuvre là va demeurer comme un phare donnant lisibilité à l’illisible d’un mouvement social situé dans une époque, certes, mais qui ne cesse d’interroger notre présent.

Car la Commune est une plaie ouverte dans le mouvement ouvrier, au coeur même de la dynamique qui permettrait au mot démocratie de puiser à sa source : un pouvoir par et pour le peuple.

Chaque expérience, chaque volonté explicite du peuple de prendre ce qui lui revient, c’est-à-dire non seulement parole mais pouvoir se heurte, partout dans le monde, à la barbarie financière qui n’hésite pas à noyer dans le sang toute velléité de faire entendre « le cri du peuple ».

Le Dictionnaire de la Commune, de Bernard Noël a connu de multiples éditions, pour en connaître la gestation et la vie, on peut s’en référer au site de l’atelier Bernard Noël : L'Atelier Bernard Noël/Dictionnaire de la Commune

Une ultime éditions vient de paraître aux éditions L’Amourier : Editions L'Amourier/Dictionnaire de la Commune

L’ouvrage est incontournable à qui veut tenter de comprendre l’insaisissable mouvement qui travaille les peuples dans leur profondeur lorsqu’ils veulent s’affranchir de la tutelle d’une bourgeoisie qui ne tolère aucune parole contraire.


Xavier Lainé


7 mai 2021


samedi 27 février 2021

Et si l’anarchie était l’avenir de l’homme ?



À propos de Viva l’anarchie ! La rencontre de Makhno et Durruti, de Bruno et Corentin Loth, aux éditions La Boite à Bulles







Bien avant que l’insoumission soit une marque déposée, des humains, sans doute visionnaires, ont appris à vivre hors de toutes contraintes.

Ils ont appris à construire leur vie, sans répondre à la dictature des règles et de la domination.

Résolument réfractaires aux lois d’un ordre établi, quelqu’en soit la nature, ils décidèrent de réfléchir et d’agir, chaque jour, dans un monde à portée de main.

Leur monde est celui des hommes libres, sans état et sans maîtres, monde rêvé depuis les origines, tissant un lien de génération en génération de révoltés.

Ils sont depuis toujours dans la trame de tous les soulèvements.

Ils sont les garde-fous lorsque les soulèvements finissent par retomber aux mains des assoiffés de pouvoir.

Et ils ne manquent pas, ces êtres qui surfent sur la vague des colères pour en détourner les rouleaux à leur unique profit.

Toutes les révolutions passées témoignent de ces reprises en mains qui vouent aux gémonies les rêves de liberté au nom de principes qui toujours légitiment la domination.

Il en est ainsi depuis la seule révolution que l’humanité ait vraiment accomplie, celle du néolithique, révolution qui donna aux humains la domination sur la nature et sur leurs congénères.

Depuis, nous vivons avec cette soif de liberté, absolue et irréductible.

Soif qui ne trouve jamais à être étanchée, tant l’humain porte en lui cette marque du profit, de l’exploitation et de la soumission aux règles imposées par les plus forts.







On ose appeler civilisation ce qui n’est qu’ordre établi sur les bases obscures de l’esclavage et de la soumission.

Si le mot anarchie est devenu au fil du temps un fourre-tout un peu étrange dans la bouche des dominants de toutes espèces, il est bon de nous rafraîchir la mémoire et de nous souvenir de celles et ceux qui n’ont pas accepté de marcher au pas cadencé de règles inhumaines.

Il est bon de voir leur empreinte dans l’histoire de tous les soulèvements collectifs, de réactiver leur souvenir dans nos mémoires maltraitées par le rouleau compresseur des idées toutes faites.

Hors de toute organisation mensongère, ceux-là firent beaucoup pour que les plus pauvres apprennent à s’organiser face au pouvoir et à la domination de l’argent.

Qu’ils aient usé de moyens légaux ou non, ils ont aidé à maintenir le rêve d’une humanité libérée de ses entraves.

Et, après tout, qu’appelle-t-on légalité lorsque celle-ci ne sert qu’à renforcer le parti d’une classe, celle des oppresseurs, des profiteurs ?

Ceux qu’aujourd’hui les journalistes vendus, les intellectuels embourgeoisés affublent de toutes les images délirantes liées à leur insoumission, bien avant qu’être insoumis ne soit une marque déposée sur les bancs d’une assemblée, ceux-là sont les porteurs de rêves et d’utopies.

Ceux-là, dont Makhno et Durruti furent, sont sans doute les porteurs d’un avenir humain libéré des pièges tendus par tous les pouvoirs.

Et si l’anarchie, hors de toute organisation létale à notre liberté de pensée, était l’avenir de l’homme ?


Xavier Lainé


27/28 février 2021