lundi 27 août 2012

Roberto Bolano


L’éducation sentimentale n’a qu’une devise : ne pas souffrir. Ce qui s’écarte peut s’appeler désert, rocher à l’apparence d’homme, le penseur tectonique.
                                                     .

Ecrire de la poésie n’a pas de sens, les vieux parlent d’une nouvelle guerre et parfois le rêve récurrent est de retour : auteur écrivant dans pièce en pénombre ; au loin, rumeur de gangs rivaux se battant pour un supermarché ; des files de voitures qui ne rouleront jamais plus.

*

La poésie se glisse dans le rêve
pareille à un plongeur sans un lac.
.

Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé
mon cœur. Brisé, mais vivant,
sale, mal habillé et plein d’amour.
Sur le chemin que seuls parcourent les poètes
lorsqu’il ne leur reste plus rien à faire.
.

Dans le rêve tu étreins
de nouveau ses mains,
et tu ne demandes plus rien.
.

Nous sommes des êtres humains, mon fils, presque des oiseaux,
des héros publics et secrets.
.

Lorsque je croirai que tout est perdu c’est à tes yeux que je me fierai.
Lorsque la défaite compatissante nous convaincra de l’inutilité
De continuer à lutter, c’est à tes yeux que je me fierai.
.

Mettons-nous en marche, alors, Latino-Américains
En marche en marche
A la recherche des pas égarés
Des poètes perdus
Dans la boue immobile
Perdons-nous dans le néant
Ou dans la rose du néant
Là où seuls s’entendent les pas
De Parra
Et les rêves de générations
Sacrifiées sous la roue
Et ignorées de l’histoire.
.

Muse, où que
tu ailles
je vais.
Je suis ton sillage éclatant.
.

Poètes troyens
Plus rien de ce qui pouvait être vôtre
N’existe

Ni temple ni jardins
Ni poésie

Vous êtes libres
Admirables poètes troyens

                                                    *

Bibliographie


-       Trois, éditions Christian Bourgois, 2012
-       Les chiens romantiques, éditions Christian Bourgois, 2012

dimanche 26 août 2012

Erri De Luca




Il était heureux dans le vent, il l’accueillait, à l’écoute. Il était de ceux qui saisissent une phrase là les autres n’entendent que du vacarme.
.

Il voulait se souvenir. On est hommes pour ça, sans mémoire un homme est un précipice.
.

Ils apprenaient à marcher, du pas qui fait aller ensemble le jeune et l’ancien, les petits et les femmes enceintes. Ils avançaient tous ainsi donnant l’effet d’un chœur sur la terre. Ils chantaient pour remplir l’espace menaçant de la liberté, qui n’est pas une liste d’avantages et de droits, mais le risque de pénétrer en territoire vide.
.

L’œuvre était finie, mais pour l’achever et l’amener à la perfection il fallait encore la septième, qui en musique s’appelle la dominante. Le monde avait été créé avec un arrangement musical, ses règles répondent à une combinaison de temps, de tons, de dièses et de bémols. Le couple dernier-né entendait les plus vastes fréquences, la basse continue de la création.
.

Les mains sont devant l’homme, elles soutiennent son travail, le verbe « faire ». Et les paroles font l’homme, elles sont devant lui, elles le guident ou bien l’égarent.

*

Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits public pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère.
.

Un arbre a besoin de deux choses : de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d’élégance. La beauté qui leur est nécessaire c’est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d’étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.
Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c’est la beauté, car seule la beauté dans la nature s’oppose à la gravité.
.

Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur le soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait.
.

Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.
.

Il y a des créatures destinées les unes aux autres qui n’arrivent jamais à se rencontrer et qui se résignent à aimer une autre personne pour raccommoder l’absence. Elles sont sages.

*

Ils sont maladroits les mots de l’absence.
.

C’est dans la mort seule que la vie est tout entière à qui l’a vécue, et sa possession est sans donateurs, sans reproches.
.

L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serais jamais lassé.
.

On grandit en se taisant, en fermant les yeux de temps en temps, on grandit en se sentant tout à coup très loin de tous les autres.

*
L’homme savait prévoir, croiser l’avenir en conjuguant sens et hypothèses, son jeu préféré. Mais l’homme ne comprend rien au présent. Le présent était le roi au-dessus de lui.


*

Bibliographie
 - Et il dit, éditions Gallimard, 2012
- Trois chevaux, éditions Gallimard Folio, 2001
-  Pas ici, pas maintenant, éditions Gallimard Folio, 2008
- Première heure, éditions Gallimard Folio, 2012
- Au nom de la mère, éditions Gallimard Folio, 2006
- Aller simple, éditions NRF Gallimard, coll Du Monde entier, 2012
- Le poids du papillon, éditions NRF Gallimard, coll Du Monde entier, 2011