lundi 27 avril 2020

Le pire ne vient jamais d’où on l’attend




A propos de « La bombe », de Alcante, Bollée et Rodier, éditions Glénat

On ne lit jamais assez et chaque lecture apporte un éclairage partiel sur le monde, ses tenants, ses aboutissants.
Bien souvent, à regarder l’action des plus puissants, on se prend à douter qu’un jour, notre humanité puisse arborer fièrement ce nom.
A ne regarder l’histoire que par ce bout étroit, l’écoeurement nous vient : combien de morts sur la liste, passés en pertes et profits d’une comptabilité macabre dans le déchainement des violences cupides ?

Je me souviens d’avoir lu que « la découverte des réactions en chaîne doit causer aux hommes aussi peu d’anéantissement que la découverte des allumettes. Nous devons faire seulement tout ce qui écarte l’abus des moyens. Dans l’état actuel des moyens techniques, seule une organisation supranationale peut nous protéger, jointe à une pouvoir exécutif suffisamment fort. Quand nous aurons reconnu cela, nous trouverons aussi la force de faire les sacrifices nécessaires pour la sauvegarde du genre humain. Chacun de nous serait coupable, si le but n’était pas atteint à temps. Le danger est que chacun reste inactif et attend que d’autres agissent à sa place. » (Albert Einstein, Comment je vois le monde, éditions Flammarion, 1958)
Or voici qu’Einstein n’avait rien pu empêcher du dévoiement des découvertes de la physique atomique. C’est donc à partir de l’uranium que Alcante, Bollée et Rodier vont enquêter.
Comme si rien ne pouvait empêcher l’irrésistible course à l’absurde et définitive violence.

De la découverte de l’atome à la bombe, c’est une longue histoire, avec d’infinies controverses qui animèrent le groupe des découvreurs.
De ce foisonnement scientifique du début du XXème siècle allaient jaillir bien des inquiétudes pour notre espèce.
Bohr, Einstein, Pauli, Schrödinger, Heisenberg, nous voici dans une Allemagne d’avant la montée du nazisme, berceau de philosophie et de culture qui sera impitoyablement « épuré » par une idéologie manichéenne visant à la destruction de l’humanité dans sa diversité.
C’est donc en Allemagne que furent élaborées les bases de connaissances donnant accès à la fusion nucléaire, aux réactions en chaine, et à la physique quantique.
Il aurait été étonnant qu’à l’idéologie nazie puisse échapper une aussi fertile et féconde hypothèse.
Imaginez la figure du monde si Hitler avait eu la puissance de la bombe atomique ?
Ce fut course contre la montre, ou, du moins, ce qu’on a cru être course contre le montre.

J’ai lu un des piliers scientifique de cette course, incité en cela par le livre de Jérôme Ferrari, intitulé, « Le principe ». Je l’abordais non sous l’angle de la bombe et du danger d’hiver nucléaire, mais bien sous langue de ce « principe d’incertitude », élaboré par Heisenberg, pilier incontournable dans la connaissance de la physique quantique.
J’ai donc lu, que dis-je, dévoré, le livre d’Heisenberg, « La partie et le tout », qui est en fait en quelque sorte son journal.
Bien sur on y distingue les doutes du scientifique devant ses découvertes, mais surtout la crainte qui est la sienne, ayant refusé de quitter l’Allemagne nazie, de voir ses recherches dévoyées par une idéologie dont il n’approuve manifestement pas les théories.
Sans doute a-t-il fait le choix difficile de rester au risque d’y laisser sa peau, et d’accepter la direction d’un groupe de recherche, et en ralentissant la progression pour ne pas donner l’opportunité au pouvoir nazi de mettre au point l’oeuvre de destruction massive.
Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que l’oeuvre de mort soit accomplie par l’idéologie honnie. Le pire n’est pas venu de ce côté là mais bien du côté des « libérateurs ». Les USA à grands frais mirent au point la bombe et déclenchèrent l’hiver nucléaire sur les innocents d’Hiroshima et de Nagasaki, le 6 août 1945. 

Le pire ne vient jamais là où on pourrait l’attendre. 
On avait cru, le 8 mai 1945, en avoir fini avec l’horreur, ce n’était que le préambule d’un monde qui allait entrer dans la guerre froide et dans la surenchère d’un « équilibre » de la terreur, chacun suspectant l’autre  d’être potentiellement le fossoyeur de l’avenir.
On aurait cru le pire venait de la bombe, il est finalement aussi apparu au détour des deux accidents majeurs (il y en eut bien d’autres dont on parle peu) de Tchernobyl et Fukushima.

Alors qu’Hiroshima n’avait pas encore pansé toutes ses plaies, Werner Heisenberg écrit : « Déclarer publiquement que l’on est pour la paix et contre la bombe atomique n’est qu’un bavardage stupide. Car tout être humain doué de bon sens ne peut qu’être pour la paix et contre la bombe atomique, et n’a pas besoin d’une déclaration des physiciens pour le maintenir dans ces  sentiments. Sans doute les gouvernements tiendront-ils compte  de ce genre de manifestes dans leurs calculs politiques ; ils affirmeront  qu’ils sont eux-mêmes pour la paix et contre la bombe atomique, en ajoutant accessoirement qu’il s’agit naturellement d’une paix qui doit être avantageuse et honorable pour leur propre nation, et qu’il s’agit essentiellement  des bombes atomiques, condamnable, des autres. Mais, avec tout cela, rien n’est gagné. »
Il ne croyait pas si bien dire. 

75 ans plus tard, après l’effondrement en 1989 du mur de Berlin, plus personne ne sait très bien à quel équilibre contribue l’arsenal nucléaire, sans cesse renouvelé et perfectionné au point qu’il suffirait sans doute d’une seule de ces bombes, alliée au spectre d’un embrasement des nombreuses centrales nucléaires « civiles », pour que toute vie sur terre soit éliminée pour longtemps, mettant un terme à l’expérience humaine.

C’est bien pourquoi, mettant, dans « La bombe », en cohérence tout ce que l’histoire nous a révélé de cette sombre marche qui mena à Hiroshima, Alcante, Bollée et Rodier ont accompli une oeuvre fertile, accessible à tous, une oeuvre magistrale qui devrait nous aider à réfléchir à nos engagements pour un monde d’où la puissance nucléaire serait une fois pour toute abolie, mettant un terme à ce stigmate d’un XXème siècle qui ne brilla guère par son humanité.

Xavier Lainé

28 avril 2020

dimanche 20 octobre 2019

Edouard louis

Qui a tué mon père


Page 11
Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.

Page 18
Le plus incompréhensible, c’est que même ceux qui ne parviennent pas toujours à respecter les normes et règles imposées par le monde s’acharnent à les faire respecter.

Page 29
Ce qu’on appelle l’Histoire n’est que l’histoire de la reproduction des mêmes émotions, des mêmes joies à travers les corps et le temps.

Page 33
Nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais, au contraire nous sommes ce que nous n’avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés.

Page 36
L’histoire qu’on enseignait à l’école n’était pas ton histoire à toi. On nous apprenait l’histoire du monde et tu étais tenu à l’écart du monde.

Page 40
Il y a ceux à qui la jeunesse est donnée et ceux qui ne peuvent que s’acharner à la voler.

Page 41
Il n’y a que ceux à qui on donne tout depuis toujours qui peuvent avoir un vrai sentiment de possession, pas les autres. La possession n’est pas quelque chose qu’on peut acquérir.

Page 43
Il y a plus d’objets que de personnes dans nos souvenirs.

Page 46
J’ai oublié presque tout ce que je t’ai dit quand je suis venu te voir, la dernière fois, mais je me souviens de tout ce que je ne t’ai pas dit. D’une manière générale, quand je repense au passé et à notre vie commune, je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit, mes souvenirs sont ceux de ce qui n’a pas eu lieu.

Page 49
Les autres, le monde, la justice n’arrêtent pas de nous venger sans se rendre compte que leur vengeance ne nous aide pas mais nous détruit. Ils pensent nous sauver avec leur vengeance mais ils nous détruisent.

Page 61
Plus rien n’était inattendu parce que tu n’attendais plus rien, plus rien n’était violent puisque la violence, tu ne l’appelais pas violence, tu l’appelais la vie, tu ne l’appelais pas, elle était là, elle était.

Page 73
Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. 
Les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi c’est étrange, c’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir.

Page 76
On ne dit jamais fainéant pour nommer un patron qui reste toute la journée assis dans un bureau à donner des ordres aux autres.

Page 78
Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédées pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédés pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.


mardi 28 août 2018

Pour Jacques Izoard, poète liégeois ayant quitté les rives mosanes en l’été 2008.


Mes pieds traînaient, lourds, sur les quais de la Meuse.
J'errais, solitaire, sous la pluie et le vent...
Rien n'arrêtait la foule qui se pressait sur la Batte...
Liège vibrait de cette joyeuse cacophonie où se mêlent les langues du monde...

On m'avait dit que tu tenais le drapeau du poème ouvert.
On m'avait dit qu'au Carlo Levi...

Mes rêves te voyaient comme on voit les poètes d'ici : forts de leur fausse gloire et se donnant des airs...

J'entrais en un café misérable.
Les regards un instant me suivirent.

Une bière ou un café plus loin, je ne sais plus...
Tu es entré, une pile de livre sous le bras, un cartable terriblement lourd au bout de l'autre...
Tu as posé ce fatras sur la table.
Tu es venu vers moi : "C'est toi qui vient de si loin pour me rencontrer ?"

De poème en poème, nous avons défié les brumes...
Un soleil intérieur nous faisait oublier les murs gris frappés par la crise...
Entre les glaces du Carlo Levi, Karl Marx et Engels nous faisaient quelques clins d'yeux...
La lumière des poèmes resplendissait de miroir en miroir...
Le monde n'avait plus d'autre vie que la nôtre, si fragile, posée sur ces rimes inaccessibles...
Parenthèse de verbe posée sur un monde qui se meurt...

L'esprit en alerte et le cœur gros d'amour, j'ai repris mon errance sur ces rives incertaines...
Est-ce la grâce de tes mots ?
Je n'ai jamais été étranger sous la bruine liégeoise, alors qu'ici...

Nos chemins se sont ainsi croisé, ici et là, dans la ville...

La dernière fois que je t'ai aperçu, tu marchais, rue Saint Gilles, les bras toujours chargés de toute ta poésie...

J'ai appris ton départ, toi qui incarnais la poésie, enracinée dans la cité...

Tu n'avais rien à voir avec ceux-là qui se donnent des airs dès qu'ils écrivent trois vers.
Tu vivais de cette humilité: aucune fierté à tirer de ces phrases que nos doigts alignent. Seule demeure la sincérité du propos, et la vibration à l'unisson du monde...

Ce monde ne saura sans doute rien de ton œuvre sensible...
Il se fout éperdument d'un poète qui meurt...
Je jetterai mes mots aux hasards du courant.
La Meuse gardera la trace de ta plume, sur les quais de la Batte, ou dans les ruelles d'Outre-Meuse...
Nous irons boire une bière rue Saint Gilles, en agitant nos doigts sur des pages obscures...
Le poème marche, il ne se distingue en rien de la foule qui vaque, l'âme en berne, sous la pluie glacée...

Manosque, 11 août 2008

Extraits

Entre l'air et la peau
que de pays perdus,
que de souffles épars!
Que contient ce monde:
organes, veines, viscères.
Et la paume et l'herbe,
néanmoins s'aiment.

*

Ne viens chez moi
qu'avec des monceaux de roses
et n'oublie pas que tendresse
est une sœur suave.
Pose la tête sur l'oreiller.  
Qui balbutie sous la lune
est un sourd de sac et de corde.
*

Marche sans savoir
quand ton souffle
deviendra l’opaque
serviteur Silencieux.
A genoux, tu siffleras.
Tu rêveras des cris
que les échos étouffent.

*

Bibliographie


- Pièges d'air, éditions Le Fram, 2000


jeudi 23 août 2018

Hommage à Mahmoud Darwich (1941- août 2008)


Tu n'as jamais pu revenir sur tes pas.
Tu n'as jamais pu revoir ton village.
Tu as pris les chemins de l'exil. 
Ils ont dressé un mur entre toi et tes racines.

Ce que tu fus, si peu le savent...
Si peu savent ce qu'endure un poète en terre dérobée à ses pas...
Chants d'oliviers coupés sous le scalpel de guerres fratricides...
Et toujours le mur...

Tu cognais ton poème aux cloisons trop étroites de ce monde...
Tu clamais le droit à vivre par de là les frontière...
Et tu vivais...
Parfois, tu trébuchais, pour mieux te relever de tes blessures...

Il n'en fut qu'une qui ne pouvait cicatriser: celle qui ensanglantait ta terre, vibrante d'être le berceau d'un occident devenu fou...
Tu revenais alors au Majnûn, tu clamais l'amour et tu courais, sous les bombes et la mitraille, et ta plume écrivait, écrivait des mots d'espoir, des mots de tolérance...

Mais toujours ce mur que les hommes dressent entre eux et eux...

Tu as construit ton œuvre comme un olivier millénaire...
Tu n’as jamais perdu une occasion de lire et de dire...

Jamais tu n’acceptas de demeurer silencieux, même sous les chenilles des chars envahissant Naplouse...
Mais toujours, devant tes yeux, le mur, rutilant béton orné de chevaux de frise, plaie béante, dard fiché en plein cœur de qui est poète, et pleure...

Ton poème montait droit vers les étoiles...

Ton poème nous parvenait parfois, en différé, par des chemins de traverse...
Je t'ai suivi, ami, j'ai gravi le Golgotha du vocabulaire, portant la lourde croix des mots...

Nous avons rêvé, sans nous connaître vraiment.
Nous avons vu un premier mur se défaire.
Nous avons espéré qu'il ne serait jamais que le premier...
Nous avons espéré...

C'est par le cœur qu'on tue plus sûrement un poète...
C'est par le cœur que tu es parti.

Ton œuvre ne nous dira jamais si des murs existent aussi, au paradis des poètes...
Pour un matin, alors que Leyla se débat entre des bras imposés, Majnûn crie, dans l'aube délicate, et rêve de te rejoindre, de l'autre côté du mur...
Le monde n'en saura rien: il a les yeux rivés sur les stades du déshonneur, loin, si loin de la vraie misère du monde, qui est aussi sa vraie richesse...

"Pas de bannière dans le vent, qui flotte.
Pas de cheval nageant dans le vent.
Pas de tambour qui annonce l'ascension
ou le brisant des vagues.
Rien n'advient dans les tragédies en ce jour.
Le rideau est tombé.
Les poètes et les spectateurs sont partis." 

Mahmoud Darwich


Manosque, 10 août 2008


Extraits

Le cyprès s'est brisé comme un minaret
et il s'est endormi
en chemin sur l'ascèse de son ombre,
vert, sombre,
pareil à lui-même.
Tout le monde est sauf.
Les voitures sont passées, rapides, sur ses branches.
La poussière a recouvert les vitres...
Le cyprès s'est brisé mais
la colombe n'a pas quitté son nid déclaré dans la maison voisine.

*

Pas de bannière dans le vent, qui flotte.
Pas de cheval nageant dans le vent.
Pas de tambour qui annonce l'ascension
ou le brisant des vagues.
Rien n'advient dans les tragédies en ce jour.
Le rideau est tombé.
Les poètes et les spectateurs sont partis.

*

C'est le sable.
Étendues d'idées et de femme.
Marchons en cadence vers notre trépas.
Au commencement les arbres élevés étaient femmes,
Une eau montante, une langue.
La terre meurt-elle comme l'homme ?
Et l'oiseau la porte-t-il en guise de vide ?

*

LA FILLETTE/LE CRI

Sur la plage, une fillette. La fillette a des parents, ses parents ont une maison,
la maison a une porte et deux fenêtres.
En mer, un bâtiment de guerre joue
à la chasse aux piétons sur la plage :
quatre, cinq, sept personnes
tombent sur le sable mais la fillette en réchappe de justesse.
Une main de brume,
une main providentielle, l’a secourue. Elle crie : Papa !
Papa ! Lève-toi et rentrons. La mer n’est pas pour nos semblables ! Gisant sur son ombre dans le tourbillon de l’absence,
le père ne répond pas.

Sang dans les palmiers, sang dans les nuages.

Sa voix l’emporte plus haut et plus loin que la plage.

Elle crie dans la nuit des landes, mais nul écho à l’écho.
Elle devient alors le cri éternel dans une dépêche urgente
qui perd de son urgence lorsque les avions
reviennent bombarder une maison qui a une porte et deux fenêtres !

*

Nous sommes tous étrangers sur cette terre
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Une patrie ne peut se réduire à ce qu’elle est objectivement. Car la poésie ouvre la patrie sur l’infini humain, à condition que le poète parvienne à la porter là. Pour cela, le poète doit créer ses propres mythes. Je n’entends pas par là le mythe issu d’un autre déjà connu, mais celui qui naît de la construction du poème, de sa forme et de son univers propres. Celui qui transforme le langage concret en langage poétique.
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Je ne connais pas de grande poésie qui soit fille d’une victoire.
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Je suis résolument du camp des perdants. Les perdants qui ont été privés du droit de laisser quelque trace que ce soit de leur défaite ; mais il n’est pas question de reddition.
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Il est de mon droit de poète d’annoncer la défaite, de reconnaître et de dire la perte.
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Le captif chante parce qu’il est seul avec lui-même, alors que le geôlier n’existe qu’avec l’autre qu’il garde. Il veille tant à l’isolement du captif qu’il en oublie sa propre solitude.
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Le poète se doit de cacher ses sources de connaissance pour s’avancer comme si tout lui venait de l’instinct.
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Connaître la poésie ne fait pas un poète. Elle permet de rédiger une thèse universitaire exemplaire sur la poésie. Pas plus.
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La politique est un mode de perception de la réalité. Qui peut affirmer que nous n’avons pas de lien avec elle ?
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Le poète n’est pas tenu de fournir un programme politique à son lecteur.
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Dans un poème, la relation entre l’image, la cadence et les autres composantes doit être parfaitement maîtrisée. Il n’y a pas de recette qui détermine d’avance ce qu’il faut de sel, de lune ou de ciel pour écrire un poème.
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Ce qui légitime le vers libre, c’est qu’il propose de casser les cadences normalisées, pour en créer d’autres. Par là il véhicule une nouvelle sensibilité, un goût nouveau. Il nous fait ressentir à quel point les mètres classiques peuvent être standardisés, sans originalité.
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La poésie peut être d’une efficacité peu commune, mais sa force provient de la reconnaissance de la fragilité humaine.
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La poésie est et demeurera rebelle à la critique littéraire, et à toute connaissance rationnelle.
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Le niveau de conscience poétique générale est l’œuvre des seuls poètes.
Ce sont les poètes qui donnent vie à la poésie, eux également qui la tuent.
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La confusion entre l’instinct poétique et le poème lui-même, nous a menés à de graves malentendus. L’instinct poétique existe aussi dans le roman, dans les textes religieux anciens, dans les légendes des cavernes. Il se dégage d’une toile, d’une musique, d’un film, de la nature, de l’élégance du comportement humain, ce qui n’en fait pas un poème pour autant. Transformer l’instinct poétique en poème est une opération totalement différente, car toute création a ses propres canons. Et il ne faut pas en avoir peur. Les canons poétiques ne sont pas un glaive suspendu au-dessus de la tête des poètes.
La virtuosité de l’artiste réside dans sa capacité à donner libre court à sa créativité sans enfreindre les principes fondateurs de son art, à dompter et à vaincre leurs pesanteurs grâce à leur parfaite maîtrise. Tel est le seuil salutaire à atteindre pour pouvoir transgresser l’ordre établi incompatible avec la vie et ranimer l’expérience créatrice.
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La poésie ne peut se concilier avec la force, car elle est habitée par le devoir de créer sa propre force, en fondant un espace vital pour la défense du droit, de la justice et de la victime. La poésie est l’alliée indéfectible de la victime, et elle ne peut trouver de terrain d’entente avec l’Histoire que sur la base de ce principe fondamental.
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La consécration du concept d’Occident a nécessité la disparition de soixante-dix millions d’êtres humains, ainsi qu’une guerre culturelle rageuse contre une philosophie intrinsèquement mêlée à la terre et à sa nature, aux arbres, aux cailloux, à la tourbe, et à l’eau.
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De tout temps, des premiers bégaiements de la poésie jusqu’à nos jours, l’expression par les sens fut l’une des conditions principales de la vie. Et lorsque le texte poétique s’éloigne de l’obsession sensorielle, il se transforme en un autre genre littéraire, une autre forme d’expression.
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L’écriture est un processus d’accumulation, qui ne vient jamais du néant. Il n’y a pas de degré zéro en littérature, et toute écriture en recouvre une autre.
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Le poète ne représente ni une cause, ni un peuple, ni un groupe ; il ne représente que lui-même.
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Le concept du "plus grand poète" est éculé. Il n'y a pas de premier poète ni de second. Il n'y a que des voix qui vont de concert et cohabitent. La vie recèle suffisamment de poésie pour qu'une multitude de poètes disent leur récit et leur humanité.
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L’exil ne finit jamais, qu’on soit loin de la patrie ou qu’on y vive.
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Les niveaux, les aspects, les états du statut d’étranger sont multiples. On peut être exilé dans la langue, dans l’amour, dans l’attitude vis-à-vis de la justice, la vision différente de la vie. Tout comme on peut l’être du fait de l’occupation ou de l’enfermement. L’exil véritable est celui que l’on ressent dans sa patrie, l’exil intérieur.
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L’homme qui est en harmonie parfaite avec sa société, sa culture, avec lui-même, ne peut être un créateur.
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La fonction du poème ne doit apparaître qu’une fois le poème achevé, car le besoin de l’écriture doit être innocent, libre de toute surcharge idéologique ou symbolique.
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Le poète et l’intellectuel sont parfois placés devant des responsabilités auxquelles ils ne peuvent tourner le dos.
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Chaque poème doit apparaître comme le premier texte que vous ayez écrit. Spontané, capable de transformer l’inorganique en organique, telle la vague qui sort de la mer, s’installe sur la rive, et demeure pourtant une vague. L’émerveillement est indispensable. Et une prédisposition à s’émerveiller. Sinon tout le monde aurait été poète. Les universitaires et les professeurs en savent plus long sur la poésie que tous les poètes réunis, et pourtant ils ne peuvent en écrire. Car il leur manque cette prédisposition, qui est peut-être une grâce divine !
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La « prophétie » est la capacité à lire la circulation des signes au sein de la réalité. Elle nécessite naturellement de l’intuition, sans laquelle le poème demeurera privé d’imaginaire.
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Le politique, dénué d’approche culturelle ou d’imaginaire poétique, demeure de l’ordre du conjoncturel.
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Sur cette planète, nous sommes tous voisins, tous exilés, la même destinée humaine nous attend, et ce qui nous unit est le besoin de raconter l’histoire de cet exil.
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Il n’y a pas de limites. Il n’y a pas de dernier poème. L’horizon est ouvert. Le chemin vers la poésie est la poésie.
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La poésie est une tentative de trouver la poésie. Si nous savions quel est ce poème, nous l’écririons et ce serait fini.
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Si la poésie n’a pas d’espace humaniste – si elle ne touche pas à l’humain -, le texte est mort.
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Si vous voulez être révolutionnaire en poésie, vous ne pouvez pas être réactionnaire dans la vie.
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On a pensé que la poésie participait aux grèves, aux manifestations, réglait les problèmes. Aujourd’hui elle est déjà une spécialité et il se pourrait bien qu’un jour elle se transforme en une institution aussi fermée qu’une centrale nucléaire. Mais pour le moment, tant que nous n’avons pas atteint ce stade dangereux, il vaut mieux que la poésie s’occupe d’elle-même et redevienne autonome par rapport à la réalité. Il y a aujourd’hui beaucoup de poètes et peu de poésie.
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Un peuple sans poésie est un peuple vaincu.
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Point de poésie sans genèse, car si elle s’écartait du premier instant du verbe, la poésie se transformerait en pensée.

*

Ma patrie, une valise,
Ma valise, ma patrie.
Mais… il n’y a ni trottoir,
Ni mur,
Ni sol sous mes pieds
Pour mourir comme je le désire,
Ni ciel autour de moi
Pour que je le troue
Et pénètre dans les tentes des prophètes.

*
Bibliographie

- Etat de siège, Revue Poésie, n°93, 2002

- La terre nous est étroite, NRF Poésie/Gallimard, 2000



- Ne t'excuse pas, éditions Actes Sud, 2006



- La Palestine comme métaphore, éditions Babel, 1997



- Nous choisirons Sophocle, éditions Actes Sud, 2011


- Anthologie (1992-2005), éditions Babel, 2009