mardi 22 novembre 2011

Henri Meschonnic



Le poétisme est l'alibi et le maintien du signe. Le moulin à prière de la poétisation.

C'est contre cela qu'il faut du poème, encore du poème, toujours du poème. Du rythme, encore du rythme, toujours plus de rythme. Contre la sémiotisation généralisée de la société. A quoi quelques poètes ont cru, ou ils font semblant, échapper par le ludique. L’amour de la poésie, au lieu du poème. Creusant leur fosse avec leurs rimes. Misère poétique plus que temps de misère...

A chaque voix, Orphée change, et recommence. Une Odyssée recommence. Il faut l'entendre, hommes de peu de voix...
La poésie ne change que si on la refuse. Comme le monde ne change que par ceux qui le refusent...
Un poème est un risque. Le travail de penser aussi est un risque...

Un poème ne dit pas. Il fait. Et une pensée intervient.

*

Bibliographie

- Célébration de la poésie, éditions Verdier, 2001

lundi 21 novembre 2011

Lounès Matoub


Paix sur toi ma terre,

Oubli des souffrances endurées;

Les larmes sont ma seule possession.

Je crains de perdre souvenir du printemps,

Je vivrai en pauvre affamé;

J'aurai convoité sans conquérir.

Serais-je constant, ma jeunesse aura passé.

Je suis semblable à la perdrix

Qui s'abat, périt sur les plants de laurier.

*


Plutôt rompre que plier

Plutôt rompre que plier,

Maudits soient-ils

Qui ont suivi le serpent dans son trou.

Tant que nous sommes vivants nos yeux verront.

Nous sommes las d'attendre;

Aujourd'hui le sort est bouleversé.

Le mot sur quoi ils déversent leurs immondices

Avec la fierté sera vivifié:

Quel arbre pousse sans racine?
.

Qu'il batte de ses ailes,

Emporte ses enfants

Et prenne la fuite, l'épervier.

Le prisonnier essuiera ses larmes

C'est l'heure de la revanche,

La vérité occupe tous les lieux.

Libéré, il retrouvera sa terre,

Qu'il bâtisse son foyer,

Et se tienne debout, un drapeau sur le seuil.
.

Le sort nous offre notre identité réelle,

Tamazight fait notre joie;

L'aurore se lève sur les montagnes.

Un été de douleur a passé,

Puis un hiver impitoyable;

La peur siégeait à visage découvert.

Le temps jadis est jadis, toujours nous saignions.

Il est temps de vivre dans le bonheur;

Notre pays sera oint de prospérité.
.

Voici l'été revenu.

Les bouleversements sont proches,

Nous exhumerons la vérité.

Les racines des ancêtres sont tenaces,

Vont en quête de nous,

La rouille a rongé les jougs!

Pour un mot, nous nous dresserons,

Le sort nous voit avec faveur,

Allons, vite, à nos montagnes!
.

Ces nantis qui tiennent le pouvoir

N'ont que mépris pour toi et moi.

Porte plainte, ils sont l'Etat!

En ce lieu où se terrent les serpents,

Le regard du vizir pour son sultan,

C'est le regard du loup pour le mouton.

Une fois livrés à eux-mêmes,

Les ânes s'extermineront.

L'ouvrage achevé, visitez leur étable...
*


Zemreγ am kenvi ad iliγ

Asm' akken legg°aγ zzman

A d-ssisseγ ayen ak° nwiγ

Taggara ugadeγ ilefdan

Hettmeγ di lebγi ayen bγiγ

Bγiγ ssef imeγban

Xas akka di tesga kfiγ

Ur ndimeγ g wayen idran

.

J'eusse pu agir à votre ressemblance,

Du temps que les jours étaient lisses;

J'aurais fertilisé tous mes desseins, mais

A la fin je craindrais de me salir les mains.

Je sais ce qu'en ma volonté je veux;

Je veux le camp des opprimés;

Bien que je sois ainsi dans un coin, exténué,

Je ne regrette rien de ce qui advint.

*
Bibliographie

- Mon chant est un combat, Chants amazighs d'Algérie, traduction et présentation par Yalla Seddiki, éditions La découverte, 2003

dimanche 20 novembre 2011

Karl Marx



Moins tu manges, moins tu achètes de livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, tu aimes, moins tu fais de théorie, moins tu chantes, tu peins, fais des poèmes... Plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, ton capital. Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu as, plus ta vie alinée prend le dessus, grandit, plus tu accumules de ton être aliéné. Tout ce que l'économiste te dérobe de vie et d'humanité, il te le remplace en argent, en richesse et tout ce que tu ne peux pas, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre; il connaît l'art, l'érudition, les curiosités historiques, la puissance politique; il peut voyager; il peut t'attribuer tout cela; il peut acheter tout cela; c'est lui la vraie puissance.

Mais étant tout cela, il n'a plus d'autre possibilité que de s'engendrer lui-même, de s'acheter lui-même, car tout le reste est son esclave. Si je possède l'argent, je possède son esclave, et je n'en ai pas besoin, tant la soif de possession engloutit toutes les passions et toutes les activités. On accorde à l'ouvrier juste ce qu'il faut pour qu'il veuille vivre et qu'il veuille vivre pour posséder.

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Bibliographie

- Le capital, texte intégral en trois volumes, Editions Sociales, 1977

- Correspondances Marx-Engels, éditions du Progrès, Moscou, 1971

- L’argent danse pour toi, éditions Indigènes, 2010

samedi 19 novembre 2011

Herbert Marcuse



Plus écrasante se fait la puissance de l'appareil de domination, plus effective sa reproduction dans la conscience et dans la structure pulsionnelle des dominés, et plus s'accroît l'importance d'une pratique intellectuelle qui élucide et éduque.

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Il existe de toute évidence une angoisse générale à l’idée d’un changement radical de la société qui pourrait transformer fondamentalement le mode de vie traditionnel et miner la vieille morale puritaine, ses aliénations séculaires. Des siècles durant on a inculqué aux gens qu’une vie de tourments et d’oppressions était le lot inéluctable de l’homme, conforme à la volonté divine. La soumission à un appareil de production toujours plus étendu fut considérée comme la condition nécessaire du progrès.

*

Il est devenu évident aujourd’hui que les conquêtes du capitalisme ne peuvent plus se maintenir dans ce cadre répressif : le système ne peut plus se développer qu’en détruisant les forces productives et la vie humaine elle-même, et ce à l’échelle internationale. On peut dire du capitalisme qu’il a élevé en principe sa propre négation.

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(…) « Changer le monde » ne signifie pas remplacer un système de domination par un autre, mais accomplir le « saut » jusqu’à un stade qualitativement nouveau de la civilisation, où les hommes pourront développer solidairement leurs propres besoins et leurs propres possibilités.

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Il doit (…) être parfaitement clair que nous vivons une époque de contre-révolution préventive. Le capitalisme est prêt à s’engager dans la guerre civile comme dans la guerre impérialiste.

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L’histoire de la civilisation est l’histoire de la domination mâle, du patriarcat. L’épanouissement des femmes a été déterminé et en même temps limité non seulement par les exigences propres aux sociétés antique, féodale et bourgeoise, mais également par les besoins spécifiquement mâles.

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Bibliographie
- Actuels, éditions Galilée, 1976


vendredi 18 novembre 2011

Stéphane Mallarmé


De l'éternel Azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs,

Le poète impuissant qui maudit son génie

A travers un désert stérile de Douleurs.

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Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde

Avec l'intensité d'un remords atterrant

Mon âme vide.

Où fuir? et quelle nuit hagarde

Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?

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Bibliographie

- Vers et prose, Morceaux choisis, éditions Le castor Astral, 1998

jeudi 17 novembre 2011

Vladimir Maïakovski


Vers les gens qui tremblent d'effroi

dans la quiétude du logis,

la lueur aux cent yeux désamarre.

Mon dernier cri,

toi au moins clame à la face des siècles

que je brûle!

*

Moi, le thaumaturge de toute fête,

je n'ai personne pour y aller avec moi.

Je vais, je crois, tout d'un coup, me fracasser par terre

et me faire jaillir la cervelle avec la pierre de la Nevski!

J'avais blasphémé,

hurlé que dieu n'existait pas, et dieu, de la profondeur de ses fours, en a sorti une devant qui la montagne même s'émeut et frémit, et il a commandé:

aime-la!

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Bibliographie

- Poèmes 1913-1917, éditions Messidor Temps Actuels, 1984

- Le nuage en pantalon, éditions Le Temps des Cerises, 1998

mercredi 16 novembre 2011

Majnûn



Regarde, pauvre fou, ce cœur que t'a ravi

Un amour impossible, arraché à tes rêves!

L'amour et le désir que j'ai d'elle, sans trêve

S'accrochent à mon cœur, où tous deux font leur nid.

*

Bibliographie

- L'amour poème, Sindbad Actes Sud, mai 1998