lundi 30 décembre 2013

Zéno Bianu et André Velter



Qui va là, sinon le meilleur de nous-mêmes ? Le soir s’allonge, les cloches bourdonnent au ralenti, les crotales ont des reflets cuivrés. Qui s’avance ainsi, sinon celui qui veut prendre feu ? Prendre feu sans un seul cri, sans même un murmure.
.
Nous avançons inlassablement, loin des réflexes moutonniers, loin des rêveries douillettes, loin des catéchismes de tous bords. Nous avançons sous la paupière du cyclone et saluons tous ceux qui ont mis leur destinée en jeu, ceux qui ont brûlé pour nous, afin que nous puissions y voir un peu plus clair, en tout cas plus intensément, dans le grand puzzle de l’existence. Ceux dont la danse à la fois sereine et consumante nous a révélé l’intensité explosive de la création.
.
Une autre lucidité vient nous iriser, à la fois stellaire et terrestre. Accordons-nous le temps d’une immense respiration. Nous n’avons rien épuisé, nous avons toujours faim. Nous sommes enfin sortis des no man’s langues. Quelques grands morts continuent de nous accompagner, irréductibles, ascendants, mille fois plus vivants que tous les morts-vivants de la galerie médiatique planétaire.
.
Mortels, encore un chant avant de lever le camp !
.
La basse-cour planétaire regorge de petits coqs génétiquement modifiés, volatiles si bien conçus qu’ils n’auront pas une fois à se servir de leurs ailes.
.
Passons de l’autre côté. A toujours. Là où l’on se reconnaît entre frères du vivant – dans une intensité persévérante.
.
Il est des hommes qui chantent
La bouche pleine de silex
Et des hommes qui meurent
Sans baisser les yeux.

Ce sont danseurs d’alarme vive
Qui préfèrent courir que tenir,
Loups somnambules
Qui se frottent à la voie lactée.

*

Bibliographie




- Prendre feu, éditions NRF Gallimard, 2013



lundi 23 décembre 2013

Stefan Zweig


En redescendant l’escalier depuis l’appartement de son amant, la belle Mme Irène fut à nouveau saisie de cette peur absurde. Une toupie noire tournoya soudain devant ses yeux en sifflant, ses genoux glacés se pétrifièrent affreusement et elle dut vite se tenir à la rampe pour ne pas tomber d’un coup en avant. Ce n’était pas la première fois qu’elle se risquait à cette dangereuse visite, ce brusque frisson ne lui était nullement inconnu, chaque fois qu’elle repartait elle subissait, si fort qu’elle s’en défendît intérieurement, de tels accès d’une peur insensée et ridicule. L’arrivée au rendez-vous était, sans hésiter, plus facile…
.
La peur est pire que la punition, car celle-ci est une chose bien déterminée, plus que ne l’est en tout cas, avec son affreuse indétermination, son flou atroce, l’attente…
.
Un petit sourire flotta sur ses lèvres et s’y attarda en silence. Elle demeura couchée, les yeux clos, pour goûter plus à fond tout ceci qui était sa vie et désormais aussi son bonheur. Au fond d’elle-même, quelque chose faisait encore un peu mal, mais c’était une douleur prometteuse, bouillante et néanmoins douce, comme brûlent les plaies avant de cicatriser à jamais.
*
Depuis le soir où cet homme que je révérais entre tous m’ouvrit son destin, comme on ouvre un dur coquillage, depuis ce soir-là qui remonte à quarante ans, tout ce que nos écrivains et nos poètes racontent d’extraordinaire dans leurs livres et ce que le théâtre dérobe à la scène comme étant trop tragique, me paraît toujours enfantin et sans importance. Ets-ce par indolence, lâcheté ou insuffisance de vision que tous se bornent à dessiner la zone supérieure et lumineuse de la vie, où les sens jouent ouvertement et légitimement, tandis qu’en bas, dans les caveaux, dans les cavernes profondes et dans les cloaques du cœur s’agitent, en jetant des lueurs phosphorescentes, les bêtes dangereuses et véritables de la passion, s’accouplant et se déchirant dans l’ombre, sous toutes les formes de l’emmêlement le plus fantastique ? Sont-ils effrayés par le souffle ardent et dévorant des instincts démoniaques, par la vapeur du sang brûlant ? Ont-ils peur de salir leurs mains trop délicates aux ulcères de l’humanité, ou bien leur regard, habitué à des clartés plus mates, est-il incapable de les conduire jusqu’au bas de ces marches glissantes, périlleuses et dégoutantes de putréfaction ? Et pourtant, l’homme qui sait n’éprouve pas de joie égale à celle qu’on trouve dans l’ombre, de frisson aussi puissant que celui que le danger glace et pour lui, aucune souffrance n’est plus sacrée que celle qui par pudeur n’ose pas se manifester.

*
Bibliographie


Angoisses, éditions Folio classique, 2013



La confusion des sentiments, éditions Livre de Poche, 1991


vendredi 20 décembre 2013

Yoel Hoffmann

Un simple geste peut parfois bouleverser radicalement le cours des choses. A l’époque où Joseph Zylberman confectionnait le pantalon de Herr Wehrmus, le greffier du tribunal, tandis que Siegfried Stopf regardait ses jambes, un philosophe nommé Ludwig développait sa pensée. Il médita d’abord en Autriche, puis en Angleterre, et rédigea un livre où il affirmait que le langage humain était une sorte d’image de la réalité et pouvait être envisagé comme le reflet de la structure du monde. Dire « une poule sur un toit », par exemple, signifie qu’il se trouve quelque part un toit et une poule. Et que, entre le toit et la poule, existe une espèce de relation appelée « sur », également présente dans le monde, quoique pas tout à fait de la même manière que le toit et la poule. « Oui, c’est bien ça », opinèrent ses collègues philosophes après avoir lu l’ouvrage. Un jour, notre Ludwig dînait avec un Italien dans un lieu nommé Cambridge. A un moment donné, l’Italien fit un geste du bras, à la façon des Napolitains. Ludwig, qui ignorait quelle forme ce geste représentait dans le monde, en resta sans voix. Sa main tenant une petite cuillère s’immobilisa, l’empêchant de goûter au pudding. Il s’abîma dans ses pensées jusqu’à ce qu’il parvienne à la conclusion que le langage humain n’était pas une image du monde et n’en reflétait pas non plus la structure. Il formula aussi cette théorie dans un livre. Et ce à cause du geste fortuit d’un Italien…
.

La colonne de feu qui le consumait le conduisit à un camp de gitans, aux portes de Berlin. Un homme au teint olivâtre, des bagues d’or aux doigts, lui offrit du vin. « Roumain », dit-il. « Hongrois », répliqua Gurnisht. « Nous sommes frères », s’exclamèrent-ils en tombant dans les bras l’un de l’autre. L’homme basané lui entoura les épaules et le guida vers une roulotte en bois. « C’est mon frère, sois gentille avec lui, Rozsi », dit l’homme. Rozsi, mi-femme mi-enfant, souleva la couverture. Une flamme en lécha une autre, au milieu des soupirs. Des puces brûlèrent. Des ombres dansèrent au plafond.

Voici ce qui fut consigné
Dans les archives de la police :
Arrêté. Non-Aryen. A l’aube.
Un ivrogne affirmant être tombé
Dans un lac gelé
D’où il avait émergé
A bord d’un chariot de feu.
Vingt marks d’amende
En plus d’un avertissement…
.
En juillet mille neuf cent trente-trois, les abeilles butinèrent les fleurs des parcs berlinois. Et alors qu’il était strictement interdit de mettre les pieds dans les lieux réservés aux Allemands, Gurnisht, dont les yeux étaient verts et non pas noirs, se retrouva dans un café sur Willemstrasse…
.
Le fait que les hommes aient un visage représentait un miracle plus prodigieux encore que l’existence du genre humain, médita Joseph. Le miracle de l’existence était permanent, alors que celui des visages revêtait de multiples aspects…
.
« Si mes aïeux n’avaient pas frayé avec le gratin, ils n’auraient pas changé de nom », confia Herr Cohn à Joseph. Les ancêtres de Herr Cohn étaient arrivés en Allemagne au dix-huitième siècle. A l’époque – ils s’appelaient Cohen -, ils achetaient des chevaux qu’ils revendaient aux paysans de Bavière. Devenu le conseiller d’un prince allemand, le grand-père de Herr Cohn s’était établi à Berlin. A sa mort, il légua au père de Herr Cohn une fortune considérable et un nouveau patronyme, d’où le e avait disparu.
.
Au mois de juillet, Berlin se préparait pour la sieste. Yingele ôta ses chaussures et les déposa sous le ventre du cheval de pierre. Frédéric le Grand chevauchait sa monture, sabre au clair. Yingele trempa ses pieds dans le lac. L’eau léchait sa peau pâle, et sa kippa étincelait au soleil. Des cannetons battaient l’onde de leurs pattes pour se dissimuler derrière les herbes. La mer va se fendre devant moi, et je serai un nouveau Moïse, pensa Yingele. Une fois la surface de l’eau apaisée, les volatiles émergèrent avec précaution de leur cachette et se mirent à virevolter dans l’étang. Un canard s’approcha, imité par les autres. Ils tendirent le cou pour quémander des caresses. Quand le gardien accourut en brandissant son bâton, ils plongèrent au fond de l’eau, tandis que Yingele se hâtait de ramasser ses souliers sous la statue de Frédéric avant de détaler à toutes jambes.
.
En ces temps troublé, Yingele ne sortait plus dans la rue, ni au parc. En rentrant du héder, le menton posé sur l’établi, il observait son père. Et même si, aux yeux des Allemands, celui-ci avait rétréci  jusqu’à la taille d’un nain, pour Yingele, Joseph avait grandi au point de prendre l’apparence d’un vieux chêne pourvoyant à la nourriture de tous.
.
Yingele  rêvait d’avoir les cheveux blonds et les yeux clairs, comme les autres. Lorsqu’il contemplait son image dans la glace, il aurait aimé pouvoir s’en séparer. Dorénavant, elle va devoir se débrouiller toute seule, songea-t-il, espérant voir ses vœux se réaliser. Yingele examina son reflet dans le miroir et comprit que son image était bien décidée à l’abandonner elle aussi. « Bon alors, au revoir ! » dit-il en tournant les talons. Du coin de l’œil, Yingele s’aperçut qu’elle s’apprêtait à faire de même et il la fixa droit dans les yeux : « Non, moi, je pars, et toi, tu restes là. » Le reflet dans le miroir lui rendit son regard et répéta mot pour mot ses paroles. D’accord, se dit Yingele, toi, tu t’en vas, et moi, je ne bouge pas d’ici. » Mais le reflet dans le miroir demeura immobile, attendant de voir ce que Yingele allait faire. Je ne peux pas être différent de ce que je suis, conclut Yingele non sans tristesse.
.
Gurnisht se rendit à Alexanderplatz à la tombée du soir. La porte était toujours là, mais sur la plaque on lisait à présent : « Hilda et Sebastian Puckel ». Il neigeait. Il n’aurait plus la force de vivre dans un monde sans Joseph ni Yingele, comprit soudain Gurnisht. Une faible lueur brillait à l’entrée de la seule maison encore debout sur Friedrichstrasse. Gurnisht y pénétra et s’aperçut que la lumière provenait du sous-sol. Il y descendit et atterrit dans une sorte de taverne. Une Allemande était accoudée à un comptoir improvisé, fabriqué à l’aide de planches. Un unijambiste et un borgne buvaient du Schnaps à une table de cuisine bancale…

*

Bibliographie



- Le tailleur d’Alexanderplatz, éditions Galaade, 2013




mercredi 11 décembre 2013

Benjamin Perret


Au bout du monde

Quand les charbons enflammés s’enfuient comme des lions apeurés au fond de la mine
Les oiseaux de farine
Se traînent comme des timbres-poste sur des lettres retournées à l’envoyeur
Et les escaliers branlants
Bêtes comme des saucisses dont la choucroute a été mangée
Attendent qu’il fasse jour
Que les pommes soient mûres
Pour appeler le cheval de fiacre
Qui joue à cache-cache avec son fiacre
Et le détruira
Avant que les orteils des concierges deviennent des rails de chemin de fer
.

La stabilisation du franc

Si les oreilles des vaches frémissent
c’est qu’on chante la Marseillaise
Allons enfants de la tinette
morver dans l’oreille de Poincaré
Les macaronis attardés dans sa barbe
ont beau murmurer
C’est moi le nouveau franc
A bas le vieillard qui m’a fait bouillir
Comme un carton à la foire
l’œil dans le vase de nuit
Poincaré se répète
J’ai bien mérité de la tinette
Vive l’union des bourriques
Vive la vacherie nationale
.

Hymne des anciens combattants patriotes

Regardez, comme je suis beau
J’ai chassé la taupe dans les Ardennes
pêché la sardine sur la côte belge
Je suis un ancien combattant

Si la Marne se jette dans la Seine
c’est parce que j’ai gagné la Marne
S’il y a du vin en Champagne
c’est parce que j’y ai pissé

J’ai jeté ma crosse en l’air
mais les tauben m’ont craché à la gueule
c’est comme ça que j’ai été décoré
Vive la République

J’ai reçu des pattes de lapin dans le cul
j’ai été aveuglé par des crottes de bique
asphyxié par le fumier de mon cheval
alors on m’a donné la crois d’honneur

Mais maintenant je ne suis plus militaire
les grenades me pètent au nez
et les citrons éclatent dans ma main
Et pourtant je suis un ancien combattant

Pour rappeler mon ruban
je me suis peint le nez en rouge
et j’ai du persil dans le nez
pour la croix de guerre

Je suis un ancien combattant
regardez comme je suis beau

*
Bibliographie




- Trois cerises et une sardine suivi d’autres poèmes, éditions Syllepse, 1999