lundi 31 octobre 2011

Jacques Izoard





Entre l'air et la peau
que de pays perdus,
que de souffles épars!
Que contient ce monde:
organes, veines, viscères.
Et la paume et l'herbe,
néanmoins s'aiment.

*

Ne viens chez moi
qu'avec des monceaux de roses
et n'oublie pas que tendresse
est une sœur suave.
Pose la tête sur l'oreiller.  
Qui balbutie sous la lune
est un sourd de sac et de corde.

*

Marche sans savoir
quand ton souffle
deviendra l’opaque
serviteur Silencieux.
A genoux, tu siffleras.
Tu rêveras des cris
que les échos étouffent.
*

Bibliographie

- Pièges d'air, éditions Le Fram, 2000


dimanche 30 octobre 2011

Issa




Les montagnes lointaines

Se reflètent dans les prunelles

De la libellule

*

Bibliographie

- Fourmis sans ombre, Le livre du haïku, éditions Phébus Libretto, 1978

- Haïku, éditions Fayard, 1978

samedi 29 octobre 2011

Vladimir Holan


Même le soleil rend la nature malade,
elle vomit de l'ombre.
Jadis éternelle, la France
sonne le glas des actes.

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Le crime seul se terre dans son coin égoïste... Pour être libre, il faut agir.
C'est plus qu'un lien.
Ce sont des chaînes.

*

Bibliographie

- Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, nrf Poésie/Gallimard, 2000

vendredi 28 octobre 2011

Jack Hirshman

Parfois

je peux me tenir si tranquille

que je sens

en moi le tremblement de l'âge, et chez les jeunes

l'onde sismique qui exige cette justice

dont une génération décrépite

d'affairistes et de voleurs

les a privés de force

comme leur génération

et la génération avant eux en avait été privée

.

et je me joins au séisme qui s'annonce.

*

Vous croyez que ça me plaît
de me transformer en sébile dans une entrée d'immeuble?
De vivre dans un litron sur une avenue?
En mec avec des biceps dentelés de seringues?
Vous croyez que j'en veux
de leurs travaux forcés de liberté de merde?
Aucun endroit comme ça où...
Immigrant sorti de moi-même...
Quand je pense à toute cette route pour te retrouver,
o pais, que triste!
Comme ils veulent tous que nous
soyons petits, nous qui, d'abord,
n'avons jamais été des géants,
plus petits que petits, menu fretin plus menu que menu - écrabouillés,
bien que notre langue connaisse la profondeur de l'espérance et des pleurs emplis d'étoiles.

*

Bibliographie

- J'ai su que j'avais un frère, éditions Le Temps des Cerises, 1998

jeudi 27 octobre 2011

Nâzim Hikmet




Mon amour,
ce bruit de pas, ce massacre, et pourtant...


J'ai souvent perdu et ma liberté et mon pain,

je t'ai souvent perdue,

toi aussi,

mais du plus profond de la faim,

du plus profond des ténèbres,

du plus profond des clameurs,

je n'ai jamais perdu espoir dans les jours qui viendront,

qui viendront frapper à notre porte de leurs mains rayonnantes de soleil...

*

Bibliographie

- Paysages humains, éditions La Découverte, 1987

- C'est un dur métier que l'exil..., éditions Le Temps des Cerises, 1999

- Nâzim Kikmet (1902-1963), l'immensité intime, Revue Poésie, n° 92 2002


mercredi 26 octobre 2011

Héraclite

 


Si tu n'espères pas l'inespéréTu ne parviendras pas à le trouver.

Inexplorable, inaccessible est son chemin.

*

Bibliographie

- Philosophie grecque, Les présocratiques, éditions France Loisirs, 2000

mardi 25 octobre 2011

Claude Held



L’artiste, l’écrivain sont confrontés dans leur travail, dans leur expérience, à une question du type : qu’est-ce que traduire le monde ?

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Bibliographie

- La trace, la traduction, l’écriture, Revue Propos de campagne n°10, 2000

- Gros Textes, n°22, Hiver 1999

- Gros Textes, n°18, Automne 1997

- Voix pour accompagner l'angoisse du départ de Georgio de Chirico, Revue Propos de campagne, n°12, printemps 2002

lundi 24 octobre 2011

Jim Harrison





I thought it was night but found out the windows were painted

black and a bluebird bigger than a child's head was singing.

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Je crus qu'il faisait nuit mais découvris que les fenêtres étaient peintes

en noir et un geai bleu plus gros qu'une tête d'enfant chantait.

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I wanted to drag a few words out of silence then sleep

and none were what I truly wanted.

So much silence and so many words.

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Je voulais tirer quelques mots du silence avant de dormir,

mais aucun ne correspondait à mes souhaits.

Tant de silence et tant de mots.

*

Bibliographie

- Lointains & ghâzals, éditions Christian Bourgois, 1999

- Dalva, éditions 10/18, 1991

dimanche 23 octobre 2011

Guillevic


Sera comblé

Celui pour qui l'espace

Ne sera pas dehors.

*

Bibliographie

- Humour blanc, Revue Poésie, n° 75, 1998

- Trois sonnets inédits, Revue Poésie, n°77, 1999

- Anthologie de la poésie française du XXème siècle , volume II, NRF Poésie/Gallimard, 2000

vendredi 21 octobre 2011

Ernesto Che Guevara



La tâche de la libération attend encore des pays de la vieille Europe, suffisamment développés pour ressentir toutes les contradictions du capitalisme [...]. Là les contradictions atteindront dans les prochaines années un caractère explosif [...].

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Bibliographie

- Journal de Bolivie, éditions La découverte, 1995

jeudi 20 octobre 2011

Jean Grosjean



Rien n'aura valu les lubies de nos saisons, puis la nuit se montre aux vitres.
J'allais d'un portail à l'autre, j'étais l'ombre de tes pas, mais j'ai pleuré de fatigue.
J'ai laissé mes jours s'entasser dans l'antichambre et les vieux étés agiter leurs digitales.

Las du monde et de moi-même je n'ai reconnu qu'en toi la gloire de n'être pas soi.

*

Il me semble que si j'étais en mer avec toi, je dormirais dans la tempête.

Je n'entendrais de ses fureurs que l'écho de ton silence.

Je ne sentirais de ses désordres que l'embrun de ta patience.

*

Bibliographie

- Cantilènes, éditions NRF Gallimard, 1998

- Les vasistas, éditions NRF Gallimard, 2000

- Almanach, Revue Poésie, n°93, 2002

- Champs libre / Jean Grosjean, Revue Poésie, n°85, 2000

mercredi 19 octobre 2011

Antonio Gramsci


La position de la philosophie de la praxis est l'antithèse de la position catholique: la philosophie de la praxis ne tend pas à maintenir les "simples" dans leur philosophie primitive du sens commun, mais au contraire à les amener à une conception supérieure de la vie. Si elle affirme l'exigence d'un contact entre les intellectuels et les simples, ce n'est pas pour limiter l'activité scientifique et pour maintenir une unité au bas niveau des masses, mais bien pour construire un bloc intellectuel-moral qui rende politiquement possible un progrès intellectuel de masse et pas seulement de quelques groupes restreints d'intellectuels.

*

L’élément populaire « sent », mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l’élément intellectuel « sait », mais ne comprend pas ou surtout ne « sent » pas toujours. Aux deux extrêmes, on trouve donc le pédant et le philistin d’une part, la passion aveugle et le sectarisme d’autre part. Non pas que le pédant ne puisse être passionné, bien au contraire ; le pédantisme passionné est aussi ridicule et dangereux que le sectarisme et la démagogie les plus effrénés.

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Bibliographie

- Gramsci dans le texte, Editions Sociales, 1977

mardi 18 octobre 2011

Julien Gracq

La mémoire des livres est une mémoire bourgeonnante, étrangement multipliée parce que chacun de ses éléments est lui-même un petit monde toujours en puissance d'éclosion.

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Tout livre pousse sur d'autres livres, et peut-être que le génie n'est pas autre chose qu'un apport de bactéries particulières, une chimie individuelle délicate, au moyen de laquelle un esprit neuf absorbe, transforme, et finalement restitue sous une forme inédite non pas le monde brut, mais plutôt l'énorme matière littéraire qui préexiste à lui.

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Quand on gouverne, il faut toujours aller au plus pressé, et le plus pressé – à n’y pas croire – c’était toujours cette chose inexistante qui poussait son cri muet, - plus énergique que tous les bruits, parce que c’était comme une voix pure, - qui se taillait d’avance sa place, qui gauchissait tout, cette chose endormie dont le Ville était enceinte, et qui faisait dans le ventre un terrible creux de futur.

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Un Etat ne meurt pas, ce n’est qu’une forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s’appelle mourir de sa bonne mort.

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Bibliographie

- Familiarité du livre, éditions José Corti, http://www.jose-corti.fr/titresfrançais/gracq-familiarite.html 

- Le rivage des Syrtes, éditions José Corti, 1951

lundi 17 octobre 2011

Henri Gougaud



Viracocha a créé la vie. Nous sommes ses enfants. Nous devons poursuivre son oeuvre. Nous devons créer, inventer sans cesse, comme il l’a fait. C’est la meilleure manière de le servir. L’important, ce n’est pas Viracocha, c’est ta capacité de capter sa puissance, qui seule permet de transformer les choses. Non pas pour te servir d’elles, mais pour les épanouir, pour les faire entrer dans la dignité de la vie, dans la joissance de la vie, et pour y entrer avec elles. Mais, toi, tu penses. Ce que tu crois être ton intelligence te dit ce qui est possible et ce qui est impossible. Mais ce n’est pas ta véritable intelligence qui te dit cela, c’est seulement la minuscule expérience que tu as du monde. Viracocha ne pense pas. Il n’est pas intelligent, il ne se perd pas dans des idées du monde, lui. Il donne la vie, et il jouit de cela. Il aime cela. Ne cherche pas Viracocha dans le ciel, dans les temples. Reste dans ton corps, dans ton sentir. C’est là qu’il est. Et permets-lui seulement de sortir, de temps en temps. Tu verras ce qu’il est capable de faire.

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Elle sait beaucoup, ta tête, mais pas tout! Ton corps sait autant qu’elle. Tu peux aussi demander à ton corps de te raconter sa propre version de ta vie.

Je l’ai fait. J’ai demandé à l’aigle d’interroger mon corps. Et savez-vous ce que mon corps a répondu? Il a dit: " Quelle sottise d’imaginer l’âme séparée de moi! L’âme est le temple de la mémoire. Comment entrer dans l’âme, sinon par le sentir ? Et comment entrer dans le sentir, sinon par les portes du corps ?

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Certains voient la mort devant eux, mais non, elle est derrière, toujours derrière, dans la terre soulevée par les semelles du temps.

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Bibliographie:

- Les sept plumes de l'aigle, éditions du Seuil, 1995

- Le voyage d'Anna, éditions du Seuil, 2005

- Paramour, éditions du Seuil, 1998

- Bélibaste, éditions du Seuil, Points, roman, 1982

dimanche 16 octobre 2011

Roland Gori


La folie de notre époque est de vouloir boucher ce "trou" dans le sacré, que les lois de la démocratie ont fait apparaître, par une prolifération obsessionnelle de procédures, procédures de l'expertise et procédures d'emballement législatif. La folie de notre époque serait de vouloir en finir avec ce manque et, en conséquence, avec la créativité du conflit dont il est porteur.
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Ce vide qui désormais se dénude dans les fondements de la loi est traité par une nouvelle forme de rationalité qui s'installe dans la Grèce classique. ce vide qui vient apporter la bonne nouvelle contenue peut-être dans les tragédies de Sophocle: les humains, par la Raison, peuvent enfin être libres de savoir, de connaître, de se débarrasser du tyran qui est en chacun d'entre eux et les voue aux excès, mais ce faisant, ce qu'ils découvrent ainsi les conduit à leur perte. cette perte n'est plus la volonté des dieux mais la conséquence de leurs actes, de leurs actes d'humains, fussent-ils guidés par la raison ou, mieux, à cause d'elle.
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Œdipe est le nom de cette mutation des pratiques sociales dans la cité et de son effet dans les subjectivités.

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L’expropriation constitue une perte légale de propriété destituant le propriétaire d’un pouvoir sur son bien. On entr’aperçoit aisément les effets de ravage que de telles procédures peuvent avoir sur la subjectivité quand cette dépossession s’exerce sur ce qui la fonde ontologiquement : le corps. Et ce d’autant plus que le rapport du sujet à son corps constitue une expérience paradoxale d’extrême familiarité et de grande ignorance. C’est cela même qui fait de notre expérience corporelle le lieu à la fois d’une remémoration permanente et d’un incessant oubli. C’est cala même qui fait de notre expérience corporelle le socle natal d’une pensée qui lui demeure fondamentalement nostalgique.
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Notre rapport à notre corps est fait d’une intime ignorance puisque le corps est à la fois le socle natal de notre ontologie et le lieu avec lequel nous entretenons une relation d’exilé.
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Quant au psychanalyste, qui par sa méthode ne s’intéresse qu’à la chair, il ne saurait oublier que le corps est aussi cette matière impossible à approcher autrement que par les moyens dont il se prive pour garantir ceux dont il se dote. C’est peut-être en ce point que l’éthique exige tout autant une prise en charge plurielle du malade qu’une solitude singulière dans la dialogue thérapeutique.
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Le corps se révèle comme le sol natal de nos pensées et de nos affects, mais nous en sommes exilés et nous n’en avons de ses nouvelles que par la langage, la parole, l’amour, le rêve ou la douleur.
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L’humain entretient un rapport dénaturé à son expérience corporelle.
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L’imago du corps propre se donne comme indissociable de l’image du semblable dans le reflet duquel le sujet ne cesse tout au long de sa vie de chercher le lieu, le sens et la cause de ce qu’il éprouve dans sa chair.
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Les effets des phonèmes et des mots prononcés proviennent de ce qu’ils sont entendus mais surtout attendus par chacun en fonction de son histoire comme venant apporter des « nouvelles » d’un lieu – le corps- dont nous sommes exilés.
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Paradoxalement, on peut dire que la maladie, voire la tumeur, médicalement guérie fonctionne comme un authentique membre fantôme auquel le sujet ne peut renoncer.
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Ce n’est pas, bien évidemment, le fait d’informer le patient de sa guérison médicale qui produit automatiquement la guérison psychique de sa maladie. Pour que cette guérison advienne, il faut que le patient incube, oublie cette expérience qui a un temps obnubilé le champ de sa conscience.
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A ne pas prendre la mesure et la portée de cette distinction entre la guérison psychique et la guérison médicale, les médecins et les équipes soignantes se heurtent à de nombreux malentendus et à diverses incompréhensions.
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Si la psychanalyse relevait seulement de l’explication ou de l’herméneutique, elle ne ferait alors que redoubler la violence de la souffrance psychique.
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Le traumatisme délabrant pour la subjectivité de l’enfant consiste à s’identifier trop précocement à l’adulte, à faire sien ses modèles, ses valeurs et ses paroles, bref à se soumettre dans une aliénation passivante et annihilante.
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Nous sommes tous des nourrissons savants que le langage a fait vivre au-dessus de nos moyens.
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L’expérience de la souffrance et de l’angoisse corporelle peut se retrouver redoublée par les traumatismes lorsque le patient est informé sans être écouté, lorsqu’en l’obligeant à s’identifier au savoir médical, en faisant appel à la part rationnelle et adulte de sa personnalité, les soignants méconnaissent la détresse de l’enfant dans le malade. Cette détresse provient non seulement de l’expropriation du corps propre au profit du corps soignant, mais encore de cette souffrance dans la souffrance que constitue le sentiment d’avoir souffert en vain lorsque cette souffrance ne trouve pas un sens dans l’histoire du sujet.
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Cette haine que le sujet retourne contre lui-même en devenant le spectateur de sa propre maladie trouve dans le développement intellectuel dissocié de l’expérience corporelle une issue subjectivement délabrante. Le sujet adhère à son désaveu en retranchant alors de ses paroles ce en quoi sa souffrance l’affecte dans son histoire et dans son corps. Son corps et son histoire peuvent devenir pour le patient des « étrangers » promus persécuteurs comme par exemple dans la « paranoïa somatique » de l’hypocondrie.
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Le recours au consentement et à l’information loyale et éclairée en médecine, pour légitime et progressiste qu’il soit du point de vue du droit social, ne saurait exempter les soignants d’une réflexion éthique et épistémologique sur leurs pratiques. Et en particulier, ce droit social du patient ne saurait exempter les soignants d’une évaluation de la portée imaginaire et symbolique de leurs actes, c’est-à-dire de leurs paroles et de leurs actions.
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La mort et la maladie sont les risques du vivant, mais l’humain répugne à en admettre la logique naturelle.
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Par les temps qui courent, l’éthique tend à se réduire à la conformité et à l’exactitude des protocoles techniques et des postures socialement correctes des praticiens.
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Tout praticien, à un moment ou à un autre, se trouve confronté à la question de savoir ce qu’il doit à l’humain au travers de questions qu’il se pose à propos de son devoir envers ses patients.
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On peut se sentir coupable de sa pratique comme de sa conduite sans pour autant que celles-ci puissent être qualifiées de condamnables ou de fautives au regard des règles sociales et des coutumes professionnelles.
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Un rationalisme strictement matérialiste et positiviste peut conduire à une impasse dans le « souci de soi » faute de prendre en compte le sujet politique et le sujet de l’inconscient.
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Face à cette nécessité sociale, juridique et psychologique, de devoir gérer l’incertitude produite paradoxalement par un accroissement du savoir, l’équipe soignante sous la pression sociale a été contrainte de donner aux patients une place plus importante dans la prise de décision. Bref, l’évolution sociale accroît les droits citoyens du patient dans la prise de décision partagée, dans les choix des préférences qui déterminent les protocoles thérapeutiques. C’est une avancée sociale incontestable et positive à condition, et à condition seulement, que cette participation du patient aux soins constitue une véritable « alliance thérapeutique » et pas seulement un contrat de prestation de service de type consumériste.
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Si la promotion du patient en tant que citoyen, acteur de sa santé, constitue une avancée incontestable, c'est bien à condition que cette reconnaissance ne fasse pas obstacle à la prise en considération du patient en tant que sujet, du dialogue soignant en tant que dialogue intersubjectif, diagnose plus que diagnostic. Faute de quoi, ce serait au législateur et aux juristes qu'incomberait la tâche de devoir gérer les conflits intersubjectifs de la relation de soin au sein de laquelle s'actualisent bien des fantasmes, des rêves et des cauchemars laissés en souffrance dans une histoire. La judiciarisation de l'acte médical pourrait bien se déduire d'une culpabilité juridique déposée sur un manque, une lacune dans la relation de responsabilité symbolique des acteurs du soin. Cette responsabilité ne saurait se réduire à la conformité et à la normalité des procédures techniques mises en acte par un praticien. Être responsable, ce n'est pas seulement subordonner ses actes à des règles, mais aussi et surtout prendre des décisions qui engagent celui qui les prend dans le monde des valeurs, où se joue une éthique qui n'esquive pas les conflits.
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Les règles techniques de la science médicale ne la préservent en rien de sa criminalité éthique lorsqu'elle désavoue le caractère humain de l'« objet » sur lequel elle s'accomplit dans une logique « fonctionnaire », au sens d'intrumentation d'une fonction.
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La néantisation de l'humain passe par cette impossibilité à penser la culpabilité, à faire l'impasse de notre implication subjective dans ce qui nous arrive. Et c'est dans cette passion conformiste, passion de la forme, que le sujet s'abolit comme désirant en se vouant à une pure logique qui jette un voile sur le néant du « déshumain ».
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Nous n'avons rien contre les biens de consommation, mais nous refusons que la consommation devienne le bien (de l'éthique).
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C'est bien parce que l'humain se trouve in-calculable, que les normes statistiques qui prévalent comme principe de gouvernement politique se révèlent désastreuses.
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Le patient n'est plus l'ordonnateur de sa propre histoire, pas davantage qu'il n'est reconnu comme sujet politique.
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Le patient est devenu le moyen trouvé par une molécule pour fabriquer une autre molécule.
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C'est la victoire du conformisme, dans toute sa splendeur et sous toutes ses formes, qui assure le retour d'une conception déficitaire du symptôme.
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L'éthique meurt de la maladie de la forme, maladie du déshumain, maladie du « fonctionnaire ».

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Il n’y a pas d’imposteur sans public, sans ces parades sociales dans lesquelles il se jette à corps perdu, dans le jeu desquelles il quête sa consistance.
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Une politique qui proclame qu’elle ne fait plus de politique, qu’elle « gère » au mieux les intérêts de tous et de chacun, est dans le « faux », dans l’imposture et dans l’hypocrisie.
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Dès lors que le discours politique est révolu, une police des normes a le champ libre. Le pouvoir a alors toutes les facilités pour conduire les populations à se résigner à l’inévitable et si naturel néolibéralisme. Là où finit le royaume du politique commence l’empire de la norme.
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La tendance à la conformité des opinions et des positions, en politique comme dans le champ de la connaissance, est le malheur de la démocratie comme de la recherche.
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La tendance au conformisme social, à l’adhésion aux rites et préjugés normatifs de l’époque, qui suspend toute pensée critique, est le plus sûr allié de l’imposteur. En psychopathologie comme en politique, cela se nomme l’apathie, résultat direct de pressions normatives des influences sociales auxquelles le sujet se soumet.
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C’est par le biais de la norme que l’on va toujours plus soumettre « librement » les individus et les populations pour obtenir l’adhésion de l’opinion et les comportements économiques qu’on souhaite voir adopter.
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Parce que nous avons connu d’autres idéaux, la société actuelle nous fait plus que cruellement ressentir l’intensité d’une désillusion, la pression toujours plus grande d’une adaptation fermement exigée, d’une assignation à une fonction dont la responsabilité nous échapperait toujours davantage.
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La grande pauvreté aujourd’hui se vit dans l’extrême solitude, ce qui redouble les effets du malheur. Les équilibres sociaux antérieurs ont été bouleversés et aujourd’hui à la régression sociale matérielle s’ajoute une régression symbolique du fait de l’expérience accrue de la solitude et du délitement des liens traditionnels.
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Les règles deviennent obsessionnellement tatillonnes et contraignantes lorsque le sens de la loi est perdu.
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Dans une économie matérielle et symbolique, orpheline des grands principes républicains, tout se vaut pour produire l’opinion, seule prévaut la logique d’entreprise de l’opinion avec ses pertes et profits. Les mots eux-mêmes perdent leur stabilité sémantique.
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Quand on perd le sens des mots, on perd le monde commun, et quand on perd le monde commun, on perd les valeurs partagées et on devient fou. Lâcher la démocratie pour l’ombre de l’opinion, c’est s’inscrire dans une logique d’audimat où sombrent les valeurs d’engagement et de responsabilité.
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La culture ne fabrique pas des « hommes normaux », « conformes ». la culture produit des hommes et des femmes qui, dans le moindre geste de leurs existences, en construisant un mur ou un poème, en lisant un livre ou dans un dialogue d’amour, en défendant une cause ou en livrant du courrier, en soignant un malade ou en apprenant à lire à un enfant, en prenant les armes ou en prenant les mots, sortent forcément des exigences de la norme, norme dont le concept est le plus petit commun dénominateur que l’homme partage avec les autres espèces animales, et dont le seule transgression lui permet de rejoindre son humanité.
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Notre monde est « indéterminé », les sciences ne cessent d’insister sur cette importance fondamentale du hasard, de la contingence et de l’aléatoire dans l’apparition des évènements.
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L’humain est devenu le moyen pour l’argent de se reproduire. L’argent devient une « espèce » à part entière, l’espèce dominante. Et pourtant cette « espèce » ne possède en elle-même aucune signification, aucune référence, aucune spécificité, aucune substance ; elle est constituée de « signifiants sans signification ». Ce sont les hommes qui donnent une signification à la monnaie réelle ou virtuelle, en elle-même elle n’en détient aucune. Ce sont leurs décisions qui déterminent la valeur de ce fétiche qui voile le néant, l’horizon de leur être-pour-la-mort. C’est cette inconsistance de l’argent, des mascarades qu’il fabrique, des signes qu’il ordonne, des drames qu’il organise, dont l’imposteur est le martyr autant que l’analyseur, qui permet à la finance de régner sur le monde. Elle n’est signe de rien, indice du néant, trace d’une absence dont le mythe de la petite souris qui vient échanger une dent tombée contre une pièce de monnaie, est la métaphore la plus authentique. C’est à ce jeu que l’imposteur se prend et nous prend. Il est le martyr d’une décision absurde, celle qui consiste à prendre l’ombre pour la proie, à tarir la source de l’humain pour alimenter le mirage, à préférer le signifiant de la mort à la chair de la vie, à laisser le politique se prendre dans le miroir des alouettes de l’actionnaire.
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Toute tentative pour renouveler la démocratie et favoriser l’expérience de la liberté ne saurait méconnaître cet enseignement de base : il arrive que les victimes « aiment » leurs « bourreaux » ou tolèrent leur emprise parce qu’elles peuvent au moins identifier la cause de leurs souffrances. Ce qui ne disculpe en rien les « bourreaux », ce qui n’autorise pas davantage à méconnaître la souffrance des victimes.
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L’émancipation politique exige un impératif besoin d’émancipation psychique autant que culturelle.
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Seul le maître a changé de visage et de nom : là où l’humanité se soumettait à l’autorité du monarque ou du prêtre, elle se soumet aujourd’hui à celle des « experts » et de leurs commanditaires.
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« Le temps c’est de l’argent », et transformer le temps de vie en temps de travail vise à transformer le vivant en marchandise, marchandise que l’on dévalue ou que l’on réévalue en fonction des besoins du marché et du pouvoir politique.
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La raison est tombée malade, elle s’est empoisonnée elle-même, affectée de cette maladie auto-immune que l’on nomme le rationalisme instrumental et bureaucratique.
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Le lien étroit de la valeur et de la mesure, de la valeur et du prix, s’est imposé avec l’émergence d’un type de rationalisme, le rationalisme économique et instrumental.
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Ce n’est pas ce qui est juste, vrai ou beau qui ordonne notre monde et nos rapports sociaux, c’est ce qui est commode, pratique pour contenir et séquestrer les hommes et leurs activités, les vendre en leur donnant la forme et les apparences de ce qui « marche ». C’est bien pourquoi notre société s’avère par excellence une société de l’imposture !
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Dans notre « démocratie d’opinion » ce sont les lobbies qui font la norme… La force normative est fabriquée et confisquée dans les batailles d’opinion !
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Le vrai n’est plus le juste, ni l’exact, ni même ce qui marche, mais ce qui se vend le mieux, comme une marque, au public et au pouvoir.
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Davantage les savoirs et les pratiques de la santé mentale insistent sur le dépistage des risques et leur prévention, davantage ceux qui s’en réclament ont des chances d’être écoutés. Quitte parfois à ce que ce qu’ils proposent soit d’un ridicule achevé, comme par exemple la prétention de dépister le bébé futur délinquant.
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La rationalité formelle n’est ni forcément raisonnable, ni forcément morale, mais elle est toujours normative.
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Là réside la puissance et la misère démocratique de nos sociétés de contrôle, du fait même de la logique gestionnaire et de la police normative de leurs décisions, elles esquivent le débat législatif autant que citoyen, tout en court-circuitant bien souvent l’éthique des métiers. Cette éthique se trouve bien souvent confiée à des « experts » ou à des ordres professionnels avec lesquels le pouvoir préfère négocier, mais qui n’ont la plupart de temps peu ou pas de représentativité.
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Les symptômes de cette maladie de la norme sont les mêmes dans tous les domaines : à force de s’adapter au tableau de bord et aux règles de procédure, les professionnels ne regardent plus la route, ils perdent la direction et le sens spécifique de leurs actions. C’est l’émergence d’une forme d’absurdité produite par les nouvelles formes bureaucratiques du pouvoir.
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Imposteur, tu es un autre toi-même… La vérité comme la confiance ne se prescrivent pas.
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De nos jours, alors que le taylorisme de la production industrielle fragmente les actes et les mouvements des travailleurs à la chaîne, et accroît la rentabilité aux dépens de la création, cette normalisation s’est diffusée à presque tous les métiers comme à l’ensemble de notre existence. Il convient de remarquer que c’est par les normes que cette civilisation technique des mœurs établit son hégémonie culturelle.
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Ce qui n’est pas traduisible en langage de machine n’a pas ou peu de valeur sociale.
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L’épidémiologie devient la figure majeure de la médecine et de ses spécialités. L’économie de la santé, les enquêtes de psychologie de la santé, les recherches sur les facteurs de risques, les questionnaires sur les comportements, leurs traitements statistiques, etc., se voient mieux « évalués » que des recherches cliniques sur la prise en charge singulière du patient, son rapport à l’histoire ou à son milieu.
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Plus la connaissance se rapproche dans ses valeurs philosophiques, dans ses méthodes et dans ses résultats de l’économie, plus elle est socialement appréciée. C’est l’objectif des dispositifs de l’évaluation de mesurer et de conformer ces savoirs et ces pratiques à ce modèle de l’économie, de la rationalité économique. Leur fonction consiste à inciter chacun des champs de la connaissance à convertir ses données spécifiques en langage de machines, en savoir non narratif, quel qu’en soit le prix, autrement dit les conséquences.
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Le mode d’emploi de la machine numérique a remplacé le jugement et la décision du travailleur confisqués par les procédures.
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Le souci de résistance des professionnels à cette prolétarisation de leurs métiers témoigne d’une volonté politique et éthique de ne pas réduire le soin à une somme de gestes techniques tarifés et protocolisés.
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Le travail est un acte social et les conditions qui en régulent l’exécution en modifient le sens et la substance.
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Progressivement, sournoisement, mais fermement le calibrage normatif des actes et des professionnels les a placés sous contrôle des logiques gestionnaires sans qu’un débat préalable ait justifié cette profonde modification des statuts.
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Dans nos sociétés modernes et capitalistes, on le sait, le temps c’est de l’argent, et la marchandise constitue ce temps de travail confisqué que l’on essaie d’échanger sur les marchés au meilleur prix. Au point que l’homme n’est plus rien d’autre que ce qu’il produit.
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Par une civilisation du court terme, du travail à flux tendu, par l’avalanche d’informations incessantes, par les contraintes de l’urgence et de la vitesse, nous nous trouvons en contrepoint de la temporalité, de la durée nécessaire à la pensée réfléchie, au rêve, au récit, à la mémoire, à l’histoire.
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Il est indéniable que notre civilisation, qui cultive la rentabilité à court terme, la flexibilité du potentiel, l’idéalisation de l’instant, les jouissances liquides, le speed dating des expériences, ne prédispose pas à penser, à réfléchir et à historiciser les évènements de nos vies.
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La capacité à penser, avec le germe d'insurrection que toute pensée comporte, est frappée d'inhibition, inhibition au sens psychopathologique du terme.
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La rationalisation des conduites, par la normalisation qu'elle requiert de la position des corps et de l'accomplissement des gestes, s'étend tous les jours davantage grâce à la gestion à flux tendu du temps des peuples et des individus.
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La connaissance change de statut, elle n'est plus un bien commun, à vocation d'émancipation sociale, au service de l'humanité, elle devient un enjeu et un instrument de domination politique et économique, entre les nations, les peuples et les individus. Le savoir n'est plus sa propre finalité, pas davantage les institutions qui en assurent la transmission et la production n'ont pour objectif le savoir.
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Le travailleur ne produit pas que de la plus-value, que des services et des objets, il se produit lui-même et produit le monde dans lequel il vit.
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Ce n'est que par le jeu, l'amour, la poésie, l'art et la politique que l'humain peut s'arracher à cette chosification et rejoindre son humanité.
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L'émancipation politique des travailleurs suppose leur émancipation préalable dans les activités de travail. Cette émancipation par le métier et dans les conditions d'exercice que la société lui accorde constitue la condition culturelle préalable à l'émancipation sociale et politique des travailleurs.
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Nous souffrons aujourd'hui plus qu'hier d'un manque d'intellectuels. Nous souffrons d'avoir laissé les « experts » s'installer au milieu des ruines de la pensée, celle des intellectuels, de l'éducation populaire et de « l'intelligence collective ». Nous avons laissé prolétariser la pensée, la culture, l'intelligence, nous les avons abandonnés aux logiques des capitalismes successifs, à leur société du spectacle et au règne de leurs experts.
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Notre société de l'information privilégie la fonction instrumentale du langage aux dépens de sa fonction de révélation et de sa fonction critique.
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A chaque époque son imposteur qui se façonne au gré des valeurs morales et de l'hypocrisie en cours sur le « marché » des mœurs.
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La norme, c'est la transcription à l'état brut d'un rapport de forces au sein duquel une exigence est imposée à une existence, au nom de l'excellence, de la performance, du profit.
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Le calcul tombe juste, mais le monde n'est plus là...
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Dans le système technicien les machines commandent et exigent des hommes qu'ils suspendent toute pensée pour se transformer en instruments, en pièces détachées du grand ensemble de la production.
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La prolifération de machines numériques et l'hégémonie progressive de l'informatique, promue médiateur quasi exclusif des échanges symboliques entre les hommes et les objets, entre les hommes et leurs systèmes de production et entre les hommes eux-mêmes, a considérablement accru le pouvoir du savoir technicien.
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La dévalorisation incessante et infinie du savoir narratif au profit d'une rationalité technique a été la signature de la civilisation occidentale depuis le début. Jamais autant qu'avec la naissance et le développement du capitalisme, cette forme de rationalité ne s'est imposée pour commander les conduites et civiliser les mœurs.
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Le système technicien devient lui-même son propre spectacle. Comme le monde de la marchandise qu'il sert, il se contemple lui-même dans le monde qu'il a créé.
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A considérer la vie d'ensemble des humains comme devant s'organiser sur un modèle intelligible, on voit poindre à l'horizon de toute politique, de tout système social, l'idée dictatoriale. Il suffit pour cela de réduire la complexité des êtres, leurs conditions singulières de vie concrètes à quelques schémas et combinaisons qui n'en retiendront que les propriétés nécessaires et suffisantes, simplistes, dont le système a besoin pour fonctionner. Il suffirait d'en finir avec une pensée de la « complexité ».
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La famille est par excellence le lieu du domaine privé où s'exerce le pouvoir absolu d'un chef, comparable à celui des empires barbares de l'Asie.
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Est citoyen libre celui qui ne vit politiquement qu'au milieu de ses pairs et n'a à traiter qu'avec eux des affaires de la cité. Les lois votées par la cité sont les siennes, et même lorsqu'elles sont contraires à son vote initial, elles sont du fait de la démocratie devenues les siennes. Le Moderne est libre dans l'espace privé, l'Ancien est libre dans le domaine public. Ce sont les lois et les politiques qui les inspirent qui établissent les lignes de démarcation entre les deux domaines.
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Aujourd'hui c'est bien au nom de normes qu'une police des mœurs et des esprits progresse et s'étend à l'infini pour faire obstacle au processus démocratique.
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La pression sociale normative s'est accrue du fait d'une globalisation du monde et de la réduction de la biodiversité des cultures, des langues et des opinions.
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La nouvelle conception de la liberté serait la liberté d'aimer son bourreau.
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La conjonction d'un système totalitaire de normes imposé par une évaluation généralisée prétendument objective qui transforme les humains en choses, leurs actes en marchandises, dont les effets sont amplifiés par la puissance de la technique, la destruction progressive des tissus démocratiques, fait d'autant plus courir un risque à la démocratie que l'avenir semble incertain, confus, indécis, et que le corps social perd lentement ses repères.
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Jamais autant qu'aujourd'hui la démocratie n'a été menacée par un « coup d'Etat permanent », insidieux, doux et féroce à la fois, une inclinaison généralisée des masses à s'en remettre à un pouvoir anonyme, injuste et lâche mais redoutablement efficace, garant des inégalités sociales et de leur accroissement obscène, et largement légitimé par un « savoir non narratif » des chiffres et des notations que lui procurent les « imposteurs de l'économie » et autres « scribes de nos nouvelles servitudes ». C'est aussi la science que l'on assassine en son nom.
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Il nous faudra sortir de la sidération du réalisme et du pragmatisme, réenchanter par le rêve le monde de demain. Faute de quoi le règne de l'homme mutilé par le lavage de cerveau du prétendu réalisme se poursuivra indéfiniment.
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Une modification de la vie en commun et des structures sociales affecte les sensibilités affectives et les fonctions psychiques des individus. Mais, en retour, les changements affectifs dans les comportements humains, leur tolérance à l'égard de leurs vies pulsionnelles érotiques et agressives, leurs privations et leurs tabous, la sélection de leurs sentiments moraux, leurs idéaux et leurs penchants éducatifs, révèlent les structures sociales dans lesquelles ils sont immergés, et les traumatismes collectifs qui sont les leurs, individuellement et collectivement.
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Faute d'avoir oublié, l'individu est ravi à lui-même. Ne pouvant oublier l'évènement traumatique il est conduit à s'oublier lui-même, il se tue psychiquement, il s'anéantit réellement ou symboliquement. Il en va ainsi aujourd'hui dans certaines situations de souffrance au travail où la douleur est telle, l'humiliation si grande que le sujet s'abolit par le suicide, l'immolation ou s'anéantit dans sa fonction, en s'identifiant à l'automate qui l'a fait souffrir, ou s'épuise jusqu'à en mourir. A moins qu'il ne retourne cette souffrance contre les autres chez lesquels il induit la terreur qui s'est emparée de lui et dont il n'a même plus conscience, terreur sans nom et sans visage. On comprend aisément que ce type de patients puisse être une proie idéale pour toute entreprise sectaire, pour toute emprise normative. Et ceci d'autant plus que le sujet aura été pris au dépourvu par l'entreprise sectaire, saisi dans un état d'impréparation, dépouillé des capacités de résister et de comprendre. D'où il ressort que l'emprise sectaire agira d'autant plus facilement que le sujet se sera trouvé ou aura été placé dans un état de vulnérabilité, de faillite, dépourvu de cette intelligence et de cette volonté qui lui permet de prétendre à une majorité. Dépouillé il se saisira d'autant plus vite et facilement des habits idéologiques et moraux que le maître lui fournira.
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Analyser ses rêves, c'est prendre soin de soi-même, être le thérapeute de soi, s'engager dans une pratique morale autant que sociale.
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Sans devoir faire l'éloge de ces cultures qui présument un au-delà du monde visible, un au-delà de l'évidence et de l'apparence, il nous faut souligner qu'elles font objection à une civilisation purement instrumentale, fonctionnelle et économique des mœurs. La communication par une parole allant au-delà de l'information restitue aux mots et aux discours une fonction de révélation, révélation d'un monde invisible, du monde des mots et des forces de l'esprit, révélation d'un mystère que ne saurait épuiser le savoir objectif.
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Ce qui compte ce n'est pas seulement ce que fait le sujet, mais ce qu'il est dans ce qu'il fait, c'est sa position subjective, son investissement psychique.
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Pour créer, pour penser, pour vivre, il est nécessaire de rêver le monde, de le recréer en le dépouillant de ses évidences.
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Dans un monde où la reconnaissance des autre et par l'autre passe par le réalisme des formes objectivées, des signes univoques, la seule médiation qui demeure est celle de la violence et de la destruction.
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Le rêve fait penser, la pensée invite à calculer, le calcul fait agir et l'action fait rêver.
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Je revendique la biodiversité, la « créolisation » de l'existence, sans laquelle la liberté est un leurre. Je revendique la liberté de désirer en vain, celle qui trouve dans le réel les limites de l'impossible, sans concession aux conformismes et autres chloroformes de la nouvelle civilisation des mœurs.
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Sous l'effet des traumas, il arrive que l'on ne puisse plus penser, que l'on perde l'expérience de sa vie ou que l'on s'en détache dans une adaptation réussie à une subjectivité échouée.
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Sous l'effet des traumas, les individus s'exproprient de leur corps, de leur être et des évènements qui les saisissent.
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Dans cette forme d'insensibilité vengeresse, nombre de pathologies sociales de notre civilisation se précipitent sans devoir pour autant passer à l'acte passionnel ou à la perversion. Il suffit à de tels individus de s'instrumentaliser comme ils instrumentalisent les autres en se métamorphosant en systèmes »comme si », hyperadaptés,véritables « robocps », dépourvus de subjectivité, martyrs de notre civilisation ils se réduisent aux performances de leurs comportements, et aux excitations qu'elles procurent. De l'absence d'une expérience authentiquement subjective de la vie, ils font compulsivement l'épreuve sans parvenir à guérir du traumatisme de leur réification. Ils sont « normopathes », prédateurs parfaitement en accord avec les exigences sociales de nos dispositifs de normalisation.
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L'émergence des symptômes individuels et collectifs qui s'en est suivie fut le prix social et symbolique à payer pour une génération incapable de se servir de son entendement sans la tutelle des sondages et des palmarès, reculant devant l'angoisse de la liberté et le courage nécessaire à la prise de risque que cette même liberté exige.
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Depuis le début de la civilisation des mœurs qui a accompagné le développement du capitalisme, le jeu des apparences s'est avéré essentiel pour obtenir le crédit nécessaire à l'échange marchand.
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Lorsque l'apparence de la vertu suffit pour produire des bénéfices et des profits, ce serait pur gaspillage, péché aussi inutile qu'inefficace et improductif que de s'astreindre à exiger de cette vertu qu'elle soit réelle.
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Des hommes ordinaires peuvent devenir des monstres dès lors que l'absence de lien personnel ouvre largement la porte aux comportements de soumission et de destruction.
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Vivre, c'est créer. Et nous n'avons pas d'autre choix que celui de créer pour vivre, faute de quoi, nous le savons, la question qui s'est toujours posée dans l'histoire au moment des crises, c'est combien faudra-t-il de morts en se précipitant dans le chaos pour que surgissent de nouvelles formes ?
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La passion pédagogique fabrique bien souvent ce piège où l'adulte, exigeant de l'enfant qu'il fasse des progrès sur le chemin balisé des apprentissages, le prive de sa créativité.
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Le mépris dans lequel aujourd'hui on tient la formation des jeunes par les « humanités » constitue une catastrophe écologique. C'est la nature même de la pensée, l'environnement mental que l'on sacrifie aux intérêts directs des apprentissages techniques et instrumentaux.
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Une « connaissances » qui ne se soucie que de l'utile, que des service, était dans la cité antique celle que l'on réservait aux esclaves.
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Il faut redonner à la vie comme à l'ambition de la démocratie cette part de liberté qui permet, à l'une comme à l'autre, de créer en échappant à la fatalité biologique et sociale.
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Aucune connaissance, aucun savoir sans exception, n'est véritablement émancipateur s'il ne parvient pas à ces solutions de fortune qui transforment un point de vulnérabilité, de manque ou d'insuffisance, en progrès et en invention.
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Enseigner ce n'est pas expliquer, c'est permettre aux autres d'apprendre ce que le maître lui-même ignore.
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Seul un homme émancipé peut permettre l'émancipation des autres.
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Ce monde résigné est un monde sidéré qui ne s'éclaire plus qu'aux lumières des astres qu'il perçoit, oublieux que certaines d'entre elles ne proviennent que des astres morts. Sortir de la sidération, c'est postuler en soi-même et chez les autres un désir qui conduit à cesser de contempler l'astre disparu, à se soustraire au désastre qui a frappé et anéanti les forces vitales en provoquant un état de mort apparente. C'est de cet état de stupeur culturelle, qu'a pu produire l'hégémonie de la raison calculatrice et technique, que nous devons sortir.
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Il ne s'agit pas de supprimer des normes, mission aussi stupide qu'impossible, mais de permettre un jeu suffisant dans leur usage pour qu'elles n'empêchent pas l'invention.
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C'est le destin de tout conformisme de ne saisir d'une idée, d'un mot ou d'une découverte que la forme normative qui l'a permise, et qu'elle a transgressée. Le conformisme lâche la proie de l'invention pour l'ombre de ses résultats.
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Il ne nous faut pas une culture normale, mais une vraie culture qui prend son temps, son rythme, ses mystères et dont on respecte l'espace spécifique où elle s'inscrit.
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L'information est chose précieuse, mais elle ne suffit plus en régime démocratique qi l'on veut impliquer subjectivement et politiquement le citoyen dans ce qu'il fait.
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Faute de pouvoir penser poétiquement le monde en rendant au langage et à la parole leur pouvoir symbolique, la polysémie qui fonde les véritables créations, on échouera à inventer une nouvelle politique. Une nouvelle politique qui n'esquive pas le traitement des conflits. La démocratie n'est pas l'absence de conflits, mais une manière politique et particulière de les traiter.
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La grande pauvreté aujourd'hui est aussi celle de notre manière monotone de voir le monde, de le dire et de le penser.

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Bibliographie





Avec Pierre Le Coz, L'empire des coachs, éditions Albin Michel, 2006



De quoi la psychanalyse est-elle le nom?, éditions Denoël, 2010



Ouvrage collectif sous la direction de, L'Appel des appels, Pour une insurrection des consciences, éditions Mille et une nuits, 2009




Avec Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire, éditions Champs essais, 2009




La fabrique des imposteurs, éditions Les liens qui libèrent, 2013