vendredi 30 septembre 2011

Mahmoud Darwich




Le cyprès s'est brisé comme un minaret
et il s'est endormi
en chemin sur l'ascèse de son ombre,
vert, sombre,
pareil à lui-même.
Tout le monde est sauf.
Les voitures sont passées, rapides, sur ses branches.
La poussière a recouvert les vitres...
Le cyprès s'est brisé mais
la colombe n'a pas quitté son nid déclaré dans la maison voisine.

*

Pas de bannière dans le vent, qui flotte.
Pas de cheval nageant dans le vent.
Pas de tambour qui annonce l'ascension
ou le brisant des vagues.
Rien n'advient dans les tragédies en ce jour.
Le rideau est tombé.
Les poètes et les spectateurs sont partis.

*

C'est le sable.
Étendues d'idées et de femme.
Marchons en cadence vers notre trépas.
Au commencement les arbres élevés étaient femmes,
Une eau montante, une langue.
La terre meurt-elle comme l'homme?
Et l'oiseau la porte-t-il en guise de vide?

*

LA FILLETTE/LE CRI

Sur la plage, une fillette. La fillette a des parents, ses parents ont une maison,
la maison a une porte et deux fenêtres.
En mer, un bâtiment de guerre joue
à la chasse aux piétons sur la plage :
quatre, cinq, sept personnes
tombent sur le sable mais la fillette en réchappe de justesse.
Une main de brume,
une main providentielle, l’a secourue. Elle crie : Papa !
Papa ! Lève-toi et rentrons. La mer n’est pas pour nos semblables ! Gisant sur son ombre dans le tourbillon de l’absence,
le père ne répond pas.

Sang dans les palmiers, sang dans les nuages.

Sa voix l’emporte plus haut et plus loin que la plage.

Elle crie dans la nuit des landes, mais nul écho à l’écho.
Elle devient alors le cri éternel dans une dépêche urgente
qui perd de son urgence lorsque les avions
reviennent bombarder une maison qui a une porte et deux fenêtres !

*

Nous sommes tous étrangers sur cette terre
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Une patrie ne peut se réduire à ce qu’elle est objectivement. Car la poésie ouvre la patrie sur l’infini humain, à condition que le poète parvienne à la porter là. Pour cela, le poète doit créer ses propres mythes. Je n’entends pas par là le mythe issu d’un autre déjà connu, mais celui qui naît de la construction du poème, de sa forme et de son univers propres. Celui qui transforme le langage concret en langage poétique.
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Je ne connais pas de grande poésie qui soit fille d’une victoire.
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Je suis résolument du camp des perdants. Les perdants qui ont été privés du droit de laisser quelque trace que ce soit de leur défaite ; mais il n’est pas question de reddition.
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Il est de mon droit de poète d’annoncer la défaite, de reconnaître et de dire la perte.
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Le captif chante parce qu’il est seul avec lui-même, alors que le geôlier n’existe qu’avec l’autre qu’il garde. Il veille tant à l’isolement du captif qu’il en oublie sa propre solitude.
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Le poète se doit de cacher ses sources de connaissance pour s’avancer comme si tout lui venait de l’instinct.
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Connaître la poésie ne fait pas un poète. Elle permet de rédiger une thèse universitaire exemplaire sur la poésie. Pas plus.
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La politique est un mode de perception de la réalité. Qui peut affirmer que nous n’avons pas de lien avec elle ?
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Le poète n’est pas tenu de fournir un programme politique à son lecteur.
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Dans un poème, la relation entre l’image, la cadence et les autres composantes doit être parfaitement maîtrisée. Il n’y a pas de recette qui détermine d’avance ce qu’il faut de sel, de lune ou de ciel pour écrire un poème.
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Ce qui légitime le vers libre, c’est qu’il propose de casser les cadences normalisées, pour en créer d’autres. Par là il véhicule une nouvelle sensibilité, un goût nouveau. Il nous fait ressentir à quel point les mètres classiques peuvent être standardisés, sans originalité.
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La poésie peut être d’une efficacité peu commune, mais sa force provient de la reconnaissance de la fragilité humaine.
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La poésie est et demeurera rebelle à la critique littéraire, et à toute connaissance rationnelle.
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Le niveau de conscience poétique générale est l’œuvre des seuls poètes.
Ce sont les poètes qui donnent vie à la poésie, eux également qui la tuent.
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La confusion entre l’instinct poétique et le poème lui-même, nous a menés à de graves malentendus. L’instinct poétique existe aussi dans le roman, dans les textes religieux anciens, dans les légendes des cavernes. Il se dégage d’une toile, d’une musique, d’un film, de la nature, de l’élégance du comportement humain, ce qui n’en fait pas un poème pour autant. Transformer l’instinct poétique en poème est une opération totalement différente, car toute création a ses propres canons. Et il ne faut pas en avoir peur. Les canons poétiques ne sont pas un glaive suspendu au-dessus de la tête des poètes.
La virtuosité de l’artiste réside dans sa capacité à donner libre court à sa créativité sans enfreindre les principes fondateurs de son art, à dompter et à vaincre leurs pesanteurs grâce à leur parfaite maîtrise. Tel est le seuil salutaire à atteindre pour pouvoir transgresser l’ordre établi incompatible avec la vie et ranimer l’expérience créatrice.
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La poésie ne peut se concilier avec la force, car elle est habitée par le devoir de créer sa propre force, en fondant un espace vital pour la défense du droit, de la justice et de la victime. La poésie est l’alliée indéfectible de la victime, et elle ne peut trouver de terrain d’entente avec l’Histoire que sur la base de ce principe fondamental.
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La consécration du concept d’Occident a nécessité la disparition de soixante-dix millions d’êtres humains, ainsi qu’une guerre culturelle rageuse contre une philosophie intrinsèquement mêlée à la terre et à sa nature, aux arbres, aux cailloux, à la tourbe, et à l’eau.
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De tout temps, des premiers bégaiements de la poésie jusqu’à nos jours, l’expression par les sens fut l’une des conditions principales de la vie. Et lorsque le texte poétique s’éloigne de l’obsession sensorielle, il se transforme en un autre genre littéraire, une autre forme d’expression.
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L’écriture est un processus d’accumulation, qui ne vient jamais du néant. Il n’y a pas de degré zéro en littérature, et toute écriture en recouvre une autre.
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Le poète ne représente ni une cause, ni un peuple, ni un groupe ; il ne représente que lui-même.
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Le concept du "plus grand poète" est éculé. Il n'y a pas de premier poète ni de second. Il n'y a que des voix qui vont de concert et cohabitent. La vie recèle suffisamment de poésie pour qu'une multitude de poètes disent leur récit et leur humanité.
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L’exil ne finit jamais, qu’on soit loin de la patrie ou qu’on y vive.
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Les niveaux, les aspects, les états du statut d’étranger sont multiples. On peut être exilé dans la langue, dans l’amour, dans l’attitude vis-à-vis de la justice, la vision différente de la vie. Tout comme on peut l’être du fait de l’occupation ou de l’enfermement. L’exil véritable est celui que l’on ressent dans sa patrie, l’exil intérieur.
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L’homme qui est en harmonie parfaite avec sa société, sa culture, avec lui-même, ne peut être un créateur.
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La fonction du poème ne doit apparaître qu’une fois le poème achevé, car le besoin de l’écriture doit être innocent, libre de toute surcharge idéologique ou symbolique.
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Le poète et l’intellectuel sont parfois placés devant des responsabilités auxquelles ils ne peuvent tourner le dos.
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Chaque poème doit apparaître comme le premier texte que vous ayez écrit. Spontané, capable de transformer l’inorganique en organique, telle la vague qui sort de la mer, s’installe sur la rive, et demeure pourtant une vague. L’émerveillement est indispensable. Et une prédisposition à s’émerveiller. Sinon tout le monde aurait été poète. Les universitaires et les professeurs en savent plus long sur la poésie que tous les poètes réunis, et pourtant ils ne peuvent en écrire. Car il leur manque cette prédisposition, qui est peut-être une grâce divine !
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La « prophétie » est la capacité à lire la circulation des signes au sein de la réalité. Elle nécessite naturellement de l’intuition, sans laquelle le poème demeurera privé d’imaginaire.
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Le politique, dénué d’approche culturelle ou d’imaginaire poétique, demeure de l’ordre du conjoncturel.
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Sur cette planète, nous sommes tous voisins, tous exilés, la même destinée humaine nous attend, et ce qui nous unit est le besoin de raconter l’histoire de cet exil.
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Il n’y a pas de limites. Il n’y a pas de dernier poème. L’horizon est ouvert. Le chemin vers la poésie est la poésie.
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La poésie est une tentative de trouver la poésie. Si nous savions quel est ce poème, nous l’écririons et ce serait fini.
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Si la poésie n’a pas d’espace humaniste – si elle ne touche pas à l’humain -, le texte est mort.
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Si vous voulez être révolutionnaire en poésie, vous ne pouvez pas être réactionnaire dans la vie.
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On a pensé que la poésie participait aux grèves, aux manifestations, réglait les problèmes. Aujourd’hui elle est déjà une spécialité et il se pourrait bien qu’un jour elle se transforme en une institution aussi fermée qu’une centrale nucléaire. Mais pour le moment, tant que nous n’avons pas atteint ce stade dangereux, il vaut mieux que la poésie s’occupe d’elle-même et redevienne autonome par rapport à la réalité. Il y a aujourd’hui beaucoup de poètes et peu de poésie.
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Un peuple sans poésie est un peuple vaincu.
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Point de poésie sans genèse, car si elle s’écartait du premier instant du verbe, la poésie se transformerait en pensée.

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Ma patrie, une valise,
Ma valise, ma patrie.
Mais… il n’y a ni trottoir,
Ni mur,
Ni sol sous mes pieds
Pour mourir comme je le désire,
Ni ciel autour de moi
Pour que je le troue
Et pénètre dans les tentes des prophètes.

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Bibliographie
- Etat de siège, Revue Poésie, n°93, 2002






 - La terre nous est étroite, NRF Poésie/Gallimard, 2000




- Ne t'excuse pas, éditions Actes Sud, 2006


- La Palestine comme métaphore, éditions Babel, 1997


- Nous choisirons Sophocle, éditions Actes Sud, 2011


- Anthologie (1992-2005), éditions Babel, 2009

jeudi 29 septembre 2011

Pierre Dardot




Selon [Jeremy Bentham], le gouvernement a sans doute peu à faire directement, il a en revanche beaucoup à faire indirectement : plutôt que de chercher à maîtriser directement la conduite des individus, il doit viser la maîtrise par chaque individu de sapropre conduite. A cette fin, il lui faut agir sur la façon dont l'individu se rapporte à son propre intérêt, étant entendu que l'intérêt constitue pour Bentham la motivation ultime et exclusive de la conduite humaine. Le problème est en effet que trop souvent l'individu calcule mal son intérêt, dans la mesure où la perception qu'il a de cet intérêt est gauchie et biaisée par son amour-propre. Or un individu qui calcule mal son intérêt est un individu qui se gouverne mal. L'action du gouvernement consistera justement à apprendre à l'individu à bien calculer et, en cela, à bien se gouverner. D'où, chez Bentham, l'importance d'un système de lois qui soit agencé de telle manière que l'individu intègre par anticipation dans son calcul tant l'espoir des récompenses promises que les risques de la sanction encourue. Indiscutablement, dans cette formule d'un gouvernement des intérêts par les intérêts, trouve à s'exprimer le souci d'un gouvernement de soi des individus.

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Bibliographie

- "Qu'est-ce que la rationalité néolibérale?", L'appel des appels, Pour une insurrection des consciences, éditions Mille et une nuits, 2009

mercredi 28 septembre 2011

Sadou Czapka: son nom sonne, de rocher en rocher…




Son nom sonne, de rocher en rocher…

A propos de « Les oiseaux conquis », et « Dédales d’aubes », de Sadou Czapka parus aux éditions Atelier de l’agneau.



C’était une revue confidentielle et qui s’est éreintée sur les murs de l’ego. Cette revue ouvrait nos boites aux lettres à de nombreux livres que nous dévorions avec avidité avant d’en écrire quelques mots. La consigne était de lire vraiment, non de parcourir en se fiant à la quatrième de couverture.

Alors nous lisions, et parfois, nos yeux nous livraient quelques bonnes fortunes. Et, quand celles-ci nous étaient voisines, de plume et de géographie, la rencontre devenait inévitable…



Il en fut ainsi des oiseaux conquis, une étoile filante dans le ciel de l’époque. Une découverte dont la fluidité me ravit.

Voyez-donc. A la relecture, je ne retirerai rien de ces mots :

« Son nom sonne, de rocher en rocher.

Vient-il de plus loin que les hautes plaines qui, à l’est, bordent les plateaux ?

Son nom résonne de paroi en paroi dans les gorges étroites qui conduisent, irrémédiablement aux lacs étincelants, au couchant crépusculaire de l’humanité.

Si vous ne l’aviez jamais entendu, retenez-le.

Son nom est fait de la plume miraculeuse, incapable de noircir une page inutilement.

Il est brodé, du poème, d’une jeunesse nourrie à la résurgence de ce qui reste d’humanité.

Etrange voyage qui les a fait revenir ici, transhumance obscure des poèmes, itinérance somptueuse sur les ailes de l’espoir fou : écrire, être lue.

Retenez donc ce nom et retenez aussi ses mots, tissés méticuleusement une enfance durant.

Sadou nous dit ceci :

“J’aime la poésie des messages

laissés par hasard

sur les dalles des amours grandissantes”

Le hasard fait donc bien les choses : nous aussi. »



L’ouvrage était sorti en 2000. Il me fallut quatre années pour qu’il vienne au sommet de la pile d’abondance littéraire.

Ce fut le moment d’un deuxième ouvrage, « Dédale d’aubes ». Entré dans ma boite aux lettres, il a subi le même sort que tous : celui d’un empilement de livres toujours au bord du vertige et de l’effondrement. Chaque soir, le livre arrivé sur le dessus est celui qui rencontre mon regard. Parfois, comme ici, je regrette de n’avoir pas eu le temps d’y venir plus tôt, d’avoir négligé mon devoir de « découvreur ». Mais, cette foi, c’est un peu d’amertume tant le cri lancé était rauque, profond. Je m’en voudrais presque de n’avoir pas entendu…

Nous nous retrouvions, le samedi matin, au café de la poste, pour offrir notre rêve poétique à des passants qui ne faisaient que passer, sans jamais s’arrêter. Mais nous avions cette fougue qui nous auraient fait soulever les montagnes de conformismes de cette ville, de ce département de province qui a tant de mal à quitter les poncifs du XIXème siècle…



Nous nous sommes perdus de vue. Je viens de retrouver les mots acides d’un « critique littéraire ». Mots glacés qui achèvent un auteur aussi surement qu’une balle de révolver…



Tu sembles, Sadou, ne pas avoir résisté à ce flot de haine qui anime les mondains. Je te lis enfin. Je vois ces mots d’une jeunesse qui se brise, comme ce monde sait si bien le faire…

Un monde qui casse sa jeunesse sans lui trouver la moindre circonstance atténuante est un monde perdu, Sadou, tu le sais bien. Nous en avons tant parlé, à l’époque…

Mais peut-être as-tu, toi aussi, choisi le retrait pour affuter ton vocabulaire. Un jour, ta plume respirera de nouveau au grand air, c’est sûr…



Je lis, je découvre cette errance où l’amour nous plonge sans répit. Tu nages en liberté dans les vasques d’eau claire. Les diamants liquides errent comme larmes sur ta peau. Le soleil ne suffit plus à éclairer le sombre départ de l’enfant attendu. J’entends encore ton cri qui résonne en quelques pâturages de Chine. Le vent dans les herbes folles perpétue sa mémoire…



« C’est plus tard qu’elle s’aperçut du poids énorme qui s’était consumé, le poids d’une vie, celui d’un manuscrit. »



Le point final était un point de silence. Nos pas ont pris des sentiers sinueux pour être qui nous sommes. Il nous restera à guetter le signe, lorsque de nouvelles pages viendront éclore, au soleil de midi…



Manosque, mai 2004, juillet 2009

Xavier Lainé


Cette note de lecture est consultable aussi ici :